Et après ?

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

La poussière est retombée, après les combats enragés, ne laissant plus qu'un horizon à la lumière éteinte, dans un crépuscule en demi-teinte. Les corps sont fatigués et les esprits hagards, incapables de plus penser ou se mouvoir. L'intensité et la violence de ces dernières heures d'existence a usé tout ce qui leur restaient d'énergie, de vie, pour ne plus laisser que des squelettes épuisés, ravagés par les coups donnés et reçus.
Autour du champ de bataille attendent les pillards et les vautours, misérable piétaille qui fait son miel de ces désastres prévisibles, quel que soit le parcours de ces chevaliers qui se croyaient invincibles et finissent tous par s'entre-tuer, dans une fureur indicible. Ces charognes des rêves éventrés sont prêtes à se repaître de tout ce qui a été abandonné, amour, amitié ; ambitions et projets ; rires et gaieté. Elles n'en feront qu'une bouchée, gourmande et hâtive, frémissantes de savoir quelle sera leur prochaine victime ici et maintenant.
Tandis que fument encore les corps chauds d'un sang qui s'écoule dans le caniveau, alors que s'enfouissent dans la glaise les armures et les étendards qui étaient portés si haut, un mouvement se fait, et un gémissement perce le silence abstrait, dans la souffrance de celui qui renaît. Un bras, puis une jambe se mettent à bouger ; des mains s'élèvent et se dressent vers le ciel gris-bleuté ; des yeux s'ouvrent comme s'ils n'avaient jamais contemplé le monde alentour et son ignoble bourbier. Mais le geste est timide, malaisé. Il n'a rien d'intrépide ni de guerrier. Le stature a beau être remarquable, la silhouette ne cesse de vaciller et avance pas à pas après s'être redressée. Il ne s'agit pas d'un héros, pas d'un guerrier ; l'impression d'un enfant tombé de haut qui peine à s'habituer, à ce corps, à ce cerveau et toutes les images qui l'assaillent sans arrêt.
Face à ce colosse qui semble esquissé, la meute qui dévorait tout à sa portée se fige, attendant de savoir si ce sera leur prochaine victime ou leur maître damné. Elle renifle, elle flaire ce qu'elle peine à identifier, en un perturbant spectre qui se tient pourtant sur deux pieds. Elle suit la progression poussive de ce vieux nouveau-né, méfiante et rétive de ce qu'il pourrait bien apporter ; la lumière et la pureté dans ce monde désespéré. Les saccades de son avancée, les hésitations, les reculades ne viennent pas rassurer ces spectateurs implacables prêts à le dépecer. Ils ne consentent à s'en désintéresser que lorsque ce dernier s'affale contre un arbre et commence à respirer, aspirant l'air par rasade comme s'il avait manqué de se noyer.
L'arbre en question est tordu, aux branches voûtées, couvert de mousse et de lichen, tout juste bon à brûler ; mais c'est lui qui sert de tuteur à ce qui commence à ressembler à un être humain, quoi qu'encore ébauché. Des gouttes de pluie sporadiques daignent se libérer des nuages aux couleurs métalliques qui baignent le paysage désolé. Leur douce fraîcheur, leur bienfaisante humidité offre un baptême incertain à cette cérémonie inusitée, comme si un soleil lointain se levait en plein milieu d'une nuit glacée. L'arbre, l'homme et l'eau se mettent à fusionner, dans de longs frissons, brutaux et saccadés, symboles d'une renaissance annoncée. Ils ne sont plus des éléments distincts ou des concurrents contrariés, mais une union inattendue ouvrant à une nouvelle communauté, de ce qui a été vaincu et ne sera plus jamais, de ce qui est perdu pour ouvrir à la liberté retrouvée.
Les cadavres ont disparu, les pillards dispersés. Ne restent plus debout que cet homme et cet arbre enlacés. Le chant d'un oiseau vient rompre le silence qui pesait, dans une trille intense à la vigueur d'un éclair doré. Les notes de cet hymne à l'espoir qui couvait redonnent une vigueur porteuse de rêves colorés. Un souffle d'air et de fraîcheur s'en vient caresser la peau de ce rescapé, faisant bruisser les feuilles qui le ceignent telle une couronne de lauriers. Le regard s'ouvre enfin et embrasse les prés, les forêts, habillant de grâce ce qui n'était plus qu'un cimetière désincarné, noyé dans la tristesse et les regrets d'un bonheur arraché par la main vengeresse d'une malédiction oubliée.

L'homme se décide enfin à bouger.

Il n'est pas seul pourtant, même s'il ne l'a pas réalisé, mais tous l'observent avec émotion, lui et la promesse qu'il a faite, de ne plus jamais subir le joug d'un amour avarié où le moindre baiser était empoisonné, où la moindre caresse laissait une plaie infectée. Son attitude n'est pas encore parfaite, ni sa volonté déployée, mais il peut s'accorder encore le droit de poser qui il veut être et ce qu'il mérite de partager sur cette minuscule planète qu'il a choisi de nouveau d'arpenter. Le chemin n'est pas encore terminé pour atteindre un légitime bien-être et une nouvelle âme à aimer, mais il a fait le plus insoutenable pour devenir ce qu'il a toujours désiré. Il ne reste plus à présent que de se laisser porter et aller vers l'avant, l'esprit apaisé, les bras grand ouverts et des rêves plein la tête, afin d'offrir au monde tout ce qu'il promet,  de joie, de danses et de rondes, en toute fraternité.

Naître n'est pas cependant de pure facilité, entre contorsions et aveuglement face à la lumière imposée. Définir l'homme que l'on veut être n'est pas donné au premier brouillon d'humanité, entre fantasmes et peut-être de ce que l'on voudrait ; faire table rase des erreurs passées, des larmes que l'on écrase pour ne pas s'effondrer et ressembler à la métastase d'une fatalité répétée ; oser voir grand et ne plus jouer au kamikaze pour enfin s'envoler et dépasser les peurs qui nous paralysaient ; ne compter que sur sa force et son intrépidité, et non plus sur le couteau que l'on pose sur la gorge de la destinée, à hurler que l'on exige tous les trésors qui peuvent exister. L'homme qui ainsi prend ce nouveau pari à la puissance d'un dieu et l'incroyable énergie qui pulse des cieux pour irriguer tous les pans de sa vie, dans un flot phénoménal et tumultueux qui emportera forteresses et cathédrales pour en purger les lieux et ne laisser plus place qu'au droit d'être heureux, loin des promesses et des menaces confinant à la misère pour culs-terreux. L'erreur n'est plus permise parce qu'elle ne peut plus exister, chaque seconde, chaque heure, chaque jour confinant à la surprise et à la joie exacerbée, d'être vivant et digne de l'expérimenter. Les cicatrices qui marquent encore ce corps réinventé ne sont là que comme les traces de la voie empruntée, témoins vivantes et calligraphie délicate pour rappeler que la sagesse ne s'acquière que par le dépassement des blessures supportées, en autant de messages et de trophées pour reconnaître son vrai visage et sa singularité.

Il n'est plus question de geindre ni d'hésiter, mais de tendre la main pour atteindre ce qui nous est donné, ce royaume qui voit poindre les rayons d'une aube ciselée de délicatesse et d'amour comme autant de bienfaits. Chaque jour n'a plus d'autre objet que de rayonner et de diffuser par delà ce corps ré-apprivoisé une fulgurante énergie issue du cœur de l'Univers entier, belle, pulsante et illimitée.

Cet homme n'en est plus un, même s'il ne l'a pas encore réalisé. Il est un messager vers demain et tout ce qui promet, d'espoir et de fraternité. Son seul et unique souci à présent est de canaliser l'incroyable puissance à laquelle il a accès, mélange de générosité et d'abondance insensée. Le monde lui appartient, maintenant et à jamais, parce qu'il a osé mourir et revenir pour le partager.

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