Le paon qui fait la roue

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

La lumière est rasante et dorée, faisant miroiter le plumage aux couleurs variées d'un paon qui laisse son ramage déployé. La brise légère agite doucement les plumes et le duvet de cet oiseau qui ne cesse de se gargariser, à juste de titre d'ailleurs, de sa silhouette et de sa beauté. Il continue de fait de parader, en pas lents et mesurés, traversant la pelouse comme un palais, prêt à s'arrêter à la moindre sollicitation pour poser et se mirer. Il n'est pas d'animal plus imbu de sa propre supériorité, plus assuré que personne ne peut rivaliser, avec sa tenue, avec son attrait. La succession des jours et des nuits suffit à le combler, en une multitude de certitudes renforcées, d'avoir atteint sa plénitude et d'être légitime de rayonner. Rien, pas un doute, pas une questionnement ne le perturbe, ni ne vient le questionner. La vie est magique et méritée.

La lumière est éclatante et réverbérée, lançant des étincelles d'étoiles de la surface du lac sur lequel elle s'amuse à jouer. Les traits de feu, les éclats propulsés fusent sans arrêt de tous côtés. Pas un coin d'ombre, pas une brume éthérée n'échappe à sa vivacité et à cette énergie partagée. Le paon, lui, est encore couché en cette matinée, ni désireux ni pressé de se faire admirer. Il traînasse, il se languit de ce qui pourrait bien encore le surprendre et lui offrir ce qu'il n'a pas déjà expérimenté. Il se demande même s'il va faire l'effort de se montrer, si tous ces béotiens, tous ces moins que rien méritent qu'il leur offre la fulgurance de sa beauté. Il a le temps, il a le luxe de décider si ce jour sera de louanges ou de paresse assumée. Rien de nouveau, rien d'étrange pour celui qui se considère comme le maître incontesté, de la matière et de ce qu'elle peut apporter, de fascination, de surprises et d'émotions. Sa vie est parfaite et réglée.

La lumière est dansante et se joue de l'obscurité, allongeant les êtres et les plantes jusqu'à les réinventer. Les figures et les silhouettes qui se dessinent dans la pénombre qui commence à gagner proposent une fantasmagorie qui gagnerait à être observée, d'un arbre qui devient une cathédrale, à une rhubarbe qui se transforme en étendard magistral. Le paon, lui, n'a finalement pas bougé, trop occupé à lisser ses plumes avec son bec ciselé, pour que leurs reflets déploient encore plus d'intensité, parcelles d'arc-en-ciel qu'il arborerait avec négligé, tellement habitué à cette parure de merveilles qu'elle lui semble banale et sans plus d'attrait. Il n'a pas décidé d'agir, ni de bouger, juste se laisser porter et voir venir pour se ménager, avant un nouveau défilé demain, s'il choisit de se montrer, à ce petit peuple qui ne saisit pas la chance de l'avoir à sa proximité. Rien que la routine, rien que de la banalité pour celui qui se juge d'essence divine et un pur bienfait, ce qu'il lui appartient de distiller comme bon lui semble, selon ses quatre volontés. Sa vie est la sienne, et il en fait ce qui  lui plaît.

Il n'y a plus de lumière, plus de point de repère. La nuit est tombée, avec son lot de bruissements et de mystères que personne ne se risque à explorer. Quelques papillons téméraires volètent ça et là, histoire d'animer cette purée de pois où l'on y voit goutte, même de près. Plus aucun air ne semble vibrer, tant est profonde l'épaisseur du silence que brisent seulement les hululements d'une chouette effraie. La paon ne s'est pas encore endormi, un peu perturbé par cette curieuse nuit, où rien ne semble ce qu'il paraît. Les précédentes étaient différentes, ouatées. Celle-ci est emplie de menaces larvées, de non-dits susurrés, d'une totale absence de grâce et surtout, d'un danger qui ne s'est pas encore révélé. Il n'a pas saisi pourquoi le moindre craquement le glace, même s'il n'a rien à redouter, du moins dans son petit nid de privilégié. Il n'arrive plus à rester de marbre, en dépit de son orgueil démesuré qui lui fait penser que tout est à sa place et rien ne peut lui arriver. En quoi sa vie devrait être bouleversée par une simple perception biaisée  ?

La Lune a pris sa place, elle brille d'un halo bleuté. Son orbe ressemble à de la glace, à une corolle déployée, nimbant cet astre blanc d'une sorte d'arc-en-ciel flouté. Elle diffuse dans l'espace sa lumière crue et sans ambiguïté, mettant à nu tout ce qui est caché, déshabillant sans issue tout ce qui tente de se dissimuler, scrutant jusqu'à la vérité tout ce qui pourrait être ambiguë ou inapproprié. Le paon tremble, sans pouvoir s'arrêter. Il ne comprend pas en quoi il serait concerné par cet orbe qui paraît se focaliser sur lui et son habit mordoré. Il se met à s'agiter, sans raison apparente, pour se rassurer, faisant froufrouter sa tenue d'arlequin emplumé. Il tourne et vire dans son petit palais, incapable de convenir d'une posture qui lui maintiendrait sa dignité, lui le maître indisputé de la perfection incarnée. Il réalise d'ailleurs qu'il est le seul à errer, tous les autres étant endormis dans les songes de leurs béatitudes variées, bienheureux voyageurs inconscients et bordés dans leurs repos légitimés. Rien que le monde tel qu'il est, dans sa ronde de jour et de nuit, de silence et de bruit, de laideur et de beauté. La vie dans une alternance de bienfaits.

La Dame Blanche a disparu, l'astre du jour n'est pas encore levé. Le ciel offre une constellation de petits bijoux d'éternité, un labyrinthe de cristaux sans cesse renouvelés, d'une intermittence permanente donnant l'illusion de la pérennité, dans des dimensions que personne n'a encore eu le temps d'explorer, dans un foisonnement de possibles et de directions illimitées, vers le caché, l'invisible et pourtant juste devant notre nez, en un miroir d'une beauté indicible auquel est ouvert l'accès à qui s'ouvre au sensible et non pas à la réflexion cadrée. Le paon n'en peut plus, lui, de ne pas arriver à récupérer, à se reposer, à s'octroyer le luxe légitime d'un repos comme une nécessité. À cette heure, il n'a pas l’œil fermé, il se met même à s'inquiéter des effets de cette insomnie sur sa santé, son éclat et ses reflets, petit égocentrique obstiné. Il a tout essayé, tout tenté pour amadouer ce Morphée qui se refuse à lui, sans aucune légitimité, alors qu'il mérite cet équilibre parfait. Rien ne devrait interférer dans son parcours d'être distingué. Sa vie doit être belle, quels que soient les aléas qui pourraient se présenter.

Un timide rayon de lumière décide de s'inviter à éclairer la Terre et à la réveiller. Il ricoche, il rebondit de tous les côtés, en une multitude d'encoches dans ce monde encore aux yeux fermés, à charge pour lui d'être le précurseur qui ouvrira tous les accès à la joie et à son moteur : la vie, telle qu'elle est. Le paon n'est pas content, il est dérangé par ce farfadet exubérant qui lui ôte toute possibilité de traîner encore un instant et de récupérer de cette nuit aux douloureux événements, où il a même cru qu'il s'égarait. Il s'ébroue, il s'agite, contrarié, entreprenant une roue pour se délasser. Il ne regarde d'ailleurs même plus sa perfection naturelle, simple réflexe basique pour déployer ses ailes. Il ne consent à s'y intéresser que lorsqu'il aperçoit, tournoyant, une plume blanche qui s'en vient le narguer, sortie du néant et ininvitée. Cette apparition grotesque et sans rapport avec ce qu'il est a encore plus le don de l'exaspérer, en une provocation manifester pour lui, le symbole des couleurs de l'Univers entier. Il finit même par se demander si cela ne serait pas une farce pour le contrarier. Rien ne doit être autorisé de se mettre en travers de sa magnificence assumée. Sa vie est le repère sur lequel tous doivent se fixer.

Mais une deuxième plume s'en vient à voleter, aérolite aventureux face à cette palette qui tient à sa variété. Elle plane, elle hésite et choisit finalement d'atterrir juste à côté de l'exploratrice précédente et de s'y lover. Le paon a un frémissement, de la tête au pieds. Il se rue vers le lac aux reflets d'argent pour s'y mirer et conforter sa perfection qui lui seul est digne de porter.
Et il ne profère plus un son, face à ce qu'il ne peut que constater : il est blanc, neutre comme un glaçon, masse neigeuse embarrassée. L'Univers lui a repris exactement tout ce dont il se gargarisait, comme un retournement vers l'éclatante vérité  :

que rien n'est permanent, encore moins la vanité ;
que tout est en mouvement, et qu'il faut se le rappeler ;

que seule dure la beauté de l'instant et qu'elle n'est pas affichée,
mais l'éclat de notre âme pulsante et libérée,
de notre égotisme gênant et par trop limité.

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