Djinn

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un tourbillon de sable et de lumière emplit la nuit et ses mystères. Dans une volute d'énergie et de matière apparaît cet être nimbé d'univers, mi-homme, mi-magicien, à cheval entre la chair et la poussière, le voyage et la guerre, le mirage et la réalité entière. Son nom n'importe pas, sa voix ne porte pas, son rôle n'existe pas. Il est, et cela est parfait.
Un jaillissement de joie et de promesses altières accueille la venue de cet inattendu cerbère, à la fois gardien de secrets et guide vers le centre de la Terre, à travers les marais putrides ou les bulles d'atmosphère, sage et fringuant personnage dont l'image ressemble à un nuage et l'esprit à un éclair dans un ciel gris et délétère.
La rencontre de ces deux mondes, imaginé et incarné, contraint et libéré, sans fin et limité produit les étincelles attendues, entre choc de boucliers et mains tendues, entre combats à mener et aventures entrevues, entre confrontation assumée et retrouvailles émues, basculement incessant entre l'arrière et l'avant, le derrière et le devant, le mort et le vivant ; un vortex permanent.

Mais le fait est posé, la vérité est énoncée qu'il n'est plus à présent possible de reculer, feindre de garder les yeux fermés, prétendre que tout cela n'a jamais existé, pas plus qu'un au-delà ou les rêves éveillés.
Mais l'évidence ne peut plus être niée, ni la puissance de ce qui vient de s'afficher, cette énergie pure et intense, cette force belle et dense, cette sérénité couplée à de la vaillance, cette merveille d'équilibre et de vibrance qui pulse dans le silence.
Mais les certitudes sont bouleversées face à ce qui n'aurait jamais pu être imaginé, cette créature de fantasmagorie, cette intrusion dans un monde fini, cette pulsion dont l'intensité grandit au rythme des battements de cœurs à l'unisson confrontés à cette apparition.

L'onde provoquée par cette intrusion inattendue n'en finit plus de rebondir au travers des étendues à perte de vue, ricochets exponentiels à l'effarant potentiel, mimant la colossale explosion d'un volcan, épousant la démesure des vagues sur l'océan, se laissant porter par le souffle d'un ouragan, seuls à même de supporter l'ahurissant potentiel de ce qui est déployé, comme si l'on s'essayait de nourrir dans un écuelle un dragon qui vient de se poser.
Le monde tel qu'il est vient de changer, juste parce qu'est apparue la vérité nue, à la fois invisible et incontournable, en même temps indicible et formidable, systématiquement risible mais véritable, comme le cri de vie d'un enfant qui ne sait pas encore s'il sera ange ou diable, déchiré par la douleur de l'enfantement, à aspirer cet air tel un flux brûlant, nourriture essentielle et pourtant immatérielle qui l'affirmera parmi le présent.
La ronde qui vient d'être initiée ne peut plus être arrêtée, sarabande illusoire qui durera du matin au soir, dans une succession de saluts et d'au revoir dont la finalité n'est pas la politesse mais bien le lien qui jamais ne cesse, entre ceux qui entrent et ceux qui sortent dans ces interminables cohortes, cette fête où tout un chacun est invité à prendre part à la quête de ce qu'il est et à apporter sa propre singularité.

Cet être fantastique en est l'initiateur unique, l'instigateur magnifique, le chef d'orchestre spécifique dont la connaissance labyrinthique seule peut permettre de ne pas sombrer dans le dévoiement despotique, la mesquinerie tragique, la fatalité inique, au regard de tant de pouvoirs mirifiques, mélange de blanc et de noir, de vrai et de faux, de transparence et de miroir, de bas et de haut.
Il n'est pas de possible qui ne puisse être initié, extirpé de l'invisible en ce qui est ou aura été, entre présent, futur et passé, entre espoir ou regret, entre entonnoir ou liberté. La diversité des options qui sont ainsi à même de se matérialiser n'est qu'une infime portion de tout ce qu'offre l'Univers dans sa générosité, sa prodigalité, son incommensurable bonté. La question n'est plus d'oser, mais d'assumer ce que l'on entend expérimenter.
Il ne demeure plus qu'un avant et un après, balayant les incertitudes que l'on pouvait encore s'autoriser, par notre faiblesse patente et notre timidité à embrasser les variations de nos identités, fantômes balbutiants et effacés qui disparaissent au moindre souffle de vent pour ne laisser place qu'à un murmure discret, souvenir fugace et embarrassé de ce que nous espérions poser comme trace de notre destinée.

Face à ce halo de mouvant et immobilisé, il n'est qu'une révérence à présenter, gage de notre insignifiante condition et de notre humilité assumée, dépassées par ce magma en fusion qui se penche vers nous pour nous interroger et nous demander avec curiosité si l'on est heureux ou désespéré, et pourquoi l'on persiste à ne rien changer alors que tout est ouvert et à portée. Ce questionnement bienveillant ne rend que plus intenable l'évidence de notre médiocrité, comme s'observer dans une glace en se forçant d'un sourire niais, tandis que se déchaîne derrière nous un brasier vorace et qu'il n'est plus d'issue pour s'en échapper. Il ne pourra bientôt plus être fait abstraction des choix qu'il va falloir poser, sauf à admettre notre parfaite imbécillité et notre obstination de bête à se rendre à l'abattoir que l'on nous promet, en troupeau docile et bridé qui baisse la tête et traîne des pieds, plutôt que briser chaînes et maîtres pour se ruer vers la liberté dont les rayons de lumière percent murs et fenêtres afin de nous montrer le chemin à emprunter, simple, fluide et au but mérité.

Il nous faut ainsi ce visiteur hors norme pour enfin nous bousculer et nous faire admettre qu'être des Hommes n'est pas une punition imposée, mais bien un cadeau que personne ne doit s'autoriser à refuser, tellement est sidérante la chance qui nous est donnée, de montrer la richesse et l'amour que l'on peut diffuser, à partir du moment où l'on reconnaît qu'il n'est nul besoin de souffrances ni de châtiments pour s'octroyer le droit au bonheur que l'on passe notre temps à réclamer, quémander, quêter, alors qu'il s'est depuis toujours niché au sein de notre cœur et que nous n'avions qu'à y puiser, en une flux libérateur, source de tous les bienfaits et les possibilités.

Il sera alors temps de se relever, de se redresser, de regarder vers l'avant, d'observer ce soleil couchant et de se dire que demain sera une belle journée, la promesse d'une renaissance comme présent que l'on doit savourer, non par rétribution de tout ce que l'on a traversé, mais par essence de notre condition d'âmes incarnées dont la charge est de s'extirper des prisons qu'elles ont elles-mêmes cadenassées afin que nous prenions conscience de notre puissance, de notre générosité,

comme les djinns que nous avons toujours été.

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