Encore

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Encore cet obstacle à franchir, colossal, énorme, que personne n'avait vu venir, cataclysme définitif sur lequel viennent se fracasser les espoirs comme un récif. Le gigantisme de sa stature, l'incontournable présence de sa posture ne rendent que plus risibles les efforts, les encouragements à réaliser l'impossible.
Une nouvelle fois.
Pour la énième occurrence.
De devoir se relever, se battre et aller contre l'évidence que ces combats ne cesseront pas, ou alors qu'avec la mort, d'épuisement, de lassitude, de découragement de tout combattant qui persiste à penser que lui pourrait y arriver, que lui serait à même de gagner, que lui offrirait la victoire rêvée,
comme les milliers d'avant dont les cadavres n'en finissent pas de s'amonceler, à ressembler à une dune dont le sable serait leurs ossements empilés.

Assis devant ce monstre insoupçonné, le guerrier n'a d'autre choix que de pleurer ou de renoncer à ses idéaux fracassés, à ses rêves qui jamais ne pourront se réaliser, à la pauvre petite chose qu'il est, lui qui se croyait enfin arrivé, avec pour simple récompense de pouvoir enfin souffler, remiser son épée, raccrocher son heaume, ranger son armure choquée. Mais face à cette chose sortie de nulle part, hormis les pires cauchemars, la sagesse est au retrait mesuré, à la défaite acceptée, à la tête baissée, à moins de vouloir finir pulvérisé, anéanti d'avoir lancé l'assaut de trop, d'avoir voulu viser trop haut, d'avoir espéré finir en héros pour obtenir la reconnaissance de tous ces badauds qui avaient confiance, qui croyaient en votre puissance, qui étaient prêts à vous montrer leur allégeance.
Écroulé devant cette montagne hérissée de haine et de rejet, le guerrier ne sait plus sur quoi ou qui pouvoir compter.  La plupart de ses alliés ont d'ores et déjà déserté, prudents lâches qui ont fait le choix de la sécurité en vendant leur âme pour pouvoir manger et dormir sous la peste répandue selon leurs souhaits, horreur qu'ils préfèrent à leur honneur piétiné. Quant à ses armes, outils dérisoires qui n'ont plus le moindre tranchant à force de frapper du matin au soir, il ne peut plus en être tiré rien de bon, à part les planter en rang d'oignons et faire pousser tomates et potirons. Ah quoi bon lancer ce nouveau raid contre cette falaise édifiée sur la glaise de la médiocrité et des fadaises auxquelles veulent croire ceux qui se sont agenouillés pour ne pas être balayés par les fracas des rochers propulsés  ?
Usé d'essayer une nouvelle fois de penser, de rassurer, d'anticiper, de mener, de faire tout ce en quoi il croyait et qui ne l'a conduit qu'à cette solitude exacerbée, le guerrier laisse ses épaules s'affaisser, ses blessures saigner, ses peurs ressurgir à volonté, lui qui avait tenu sur la promesse que le chemin qu'il accomplissait était bien celui des dieux et de déesses qui surpassent tout ce qu'ils croisaient, qui transcendent tout ce qu'ils touchaient, qui embrassent la voie qu'ils méritaient.

Et voilà ce spectre monstrueux qui obscurcit les cieux, qui balaye en un instant tous les vaillants et les preux, qui tétanise séance tenante tout ce qui aurait pu rendre heureux,.
Et voilà ce fantôme ténébreux excrété par le sol fétide qui pulse de son onde tuberculeuse et grise, pestilence qui paralyse.
Et voilà cette pénultième malédiction qui bouche l'horizon, constelle de nuages tubéreux le ciel qui, jusque-là, était d'un éclatant bleu.

Il n'y a plus qu'à se coucher, à tout lâcher, à mordre la poussière de la tristesse et des regrets, tandis que s'éloigne à toute vitesse la perspective d'une rétribution légitime, ou même plus infime, la joie de ne plus avoir à multiplier les campagnes à la recherche d'un signe, d'une indice que l'on est sur la bonne voie et que l'on touche au but ultime.
Car les dés étaient pipés dans ce jeu où tout était fait pour inciter à continuer, de récompenses en trophées, de chances en surprises inespérées afin que chacun persiste à avancer et ne se demande pas vers quoi tout cela va le mener, la confiance et la sécurité, plutôt que l'épuisement et la banalité.

Et la fin est annoncée.
De ses ambitions, de ses projets.
De ses émotions, de ses capacités.

Il ne reste plus qu'à prier, non pas un dieu, mais bien un idéal oublié, qu'enfin une aide daigne se manifester avant que ne demeure plus que le suicide comme extrémité, soulagement prévisible de toutes ces douleurs accumulées, retour au vide et à la paix, seule solution pour palier cette absurdité d'avoir existé pour échouer.

Et c'est exactement ce qu'il convenait.

Oublier pour une fois ses automatismes.
Enterrer ce miroir qui n'était qu'un prisme.
Balayer cette poussière qui rendait tout sinistre.

Et reconnaître que l'on maîtrisait rien, en dépit de ces agitations du soir au matin, de cette organisation militaire et sans fin, de cette révolution qui a mené à tout sauf au bien, le néant, l'absence de contentement, la ridicule finitude du présent.

Cette montagne alors, cette géante inexpugnable se dissoudra en un instant, faute d'adversaire à réduire en petits fragments, faute de guerre à mener tambour battant. Et ce qui semblait invivable va enfin offrir le paradis auquel on aspirait tant, pour avoir accepté de tout perdre et se retrouver éclatant,

de lumière,
de puissance,

d'énergie à transcender la matière,
de vie à toucher au cœur de l'Univers,

et comprendre ce que cela signifie d'être vivant.

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