Gâchis

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

L'on contemple tout ce que l'on a accompli, durant ces années et durant cette vie. L'on se pose et l'on évalue ce qui est digne et et ce qui est bon à mettre au rebut. L'inventaire en est sévère, digne et juste, de tout ce que l'on a réalisé d'aérien, de souterrain, de lacustre, dans ce monde de sable et d'océan, d'immobilité et de mouvements.

Le premier examen est d'être bien sur le bon chemin, de ne pas avoir été errer dans des méandres sans fin, intrépide curieux, c'est certain, mais aussi imprudent gamin qui aurait confondu carrefour et manège, éternel recommencement plutôt que d'aller de l'avant. Les choix ont été posés, à la fois pensés et rêvés, en même temps concrets et imaginés pour apprendre, grandir et partager. Les décisions ont été prises, en toute indépendance ou sous emprise, mais elles ont eu le mérite d'offrir la chance de changements, de surprises, d'enchantements ou de méprises, en garantie qu'à chaque occurrence, les opportunités étaient de mise. Mais a toujours existé cette liberté, ce souffle qui nous portait de pouvoir à chaque instant, à chaque moment tergiverser, hésiter, renoncer, progresser, sauter à cloche pied pour ensuite assumer l'élan donné.

Le second regard porte sur ces rencontres d'un soir, d'une vie, où un clin d’œil, une caresse transforment soudain un cercueil de chêne en lit de satin. Il n'est plus question de vie ou de mort, mais d'amour de tous bords, en une jouissance tel un trésor, de ne plus savoir quoi en faire tellement l'intensité sidère, de bonheur, de douceur, de vigueur. Rien n'est plus obligatoire, rien n'est plus blanc ou noir. Tout devient magique, comme une bougie dans le noir dont on peut enfin sentir la chaleur, bénite, et non plus le simple reflet derrière une vitre. L'élan est intense, vivifiant. La joie est immense, dehors et dedans. Il n'est plus de projets qui ne soient pas envisagés, plus d'idées qui ne soient testées, plus de besoins qui ne soient partagés, plus de mains qui ne soient à câliner. Cette aide, cet accompagnement deviennent une découverte, un bienfait ; la certitude que l'autre sera là pour nous transcender, nous sublimer, et non pas nous posséder et nous emprisonner ; un pari sur l'avenir, un coup de dés pour le meilleur ou pour le pire.

Le troisième questionnement sonde les dédales de réalisation de ce que l'on a accompli de son vivant, si chaque jour l'on s'est levé de son lit pour apporter à ce monde un peu plus que ce que l'on y a pris lorsqu'on y est arrivé, nu et transis. Les ambitions de ce que l'on a entrepris, de bâtir, de construire, de consommer ou de détruire, dans un quotidien de renouvellement permanent indistinct, dans une course contre le temps et l'argent, dans un foisonnement de se prouver la valeur de ce que l'on est. La compétition n'aura pas cessé, du début à la fin de cette course au succès, du plus petit gain jusqu'à la promotion espérée, des projets pour le lendemain à la chute annoncée. Pas un accomplissement n'est plus digne que l'autre, pas un tas d'argent n'est plus considérable que glauque, pas une tour n'est plus colossale ou plus haute. Il ne s'agit que de se montrer sous ses plus beaux atours pour faire un sans-faute, celui qui permettra de s'acheter le mausolée le plus balourd devant lequel s'incliner.

Mais ceci posé  ?
Mais ceci examiné  ?
Mais ceci évalué  ?

Est-ce tout ce que l'on a à proposer, dans la multiplicité de nos possibilités, dans le foisonnement de nos talents innés, dans la puissance de notre générosité, dans la palette de notre inventivité  ?
Reproduire comme le précédent et celui d'après  ? Manger, bosser, dormir et puis recommencer ? Ne plus être qu'un soupir dans la respiration de l'Univers entier, au lieu d'un souffle qui va tout décaper, initier, réinventer ?

Ah oui, ce ne sera pas une sinécure d'oser, d'essayer, de tenter l'aventure de ne pas être celui que tout le monde a programmé, de ne pas suivre les traces déjà mille fois empruntées, de ne voir dans la glace, non pas son reflet, mais la lumière colorée de nos rêves à dessiner !
Ah oui, ce ne sera pas simple d'être celui que tous vont regarder, incrédules et sidérés d'en croiser un qui ne soit pas préformaté, pas encarté, pas étiqueté, pas emballé, mais qui se lance à chevaucher un cerf-volant dans les nuées  !
Ah oui, ce ne sera pas la routine, avec métro, boulot, cantine, mais randonnée et pique-nique sur le haut des cimes, dans cet espace de liberté ultime où la principale conversation se fait avec l'invisible, les sens, les émotions, l'indicible  !

La sensation grisante d'une joie soudain vibrante sera alors sans commune mesure avec ces petits arrangements avec le présent, étonnement de se sentir tout d'un coup vivant, sans plus de crainte quant à son cheminement, pour avoir osé, essayé, quitte à se fourvoyer, mais à tout le moins sans regret de ne pas avoir tenté.
La jubilation étonnante de se découvrir des capacités sans limitations, autres que celles que l'on s'imposait, dans une timidité préformatée, dans un carcan bien cadenassé, dans une prison parfaitement délimitée par notre peur de regarder au travers des barreaux rouillés le paysage qui s'y déployait.
L'épanouissement sidérant de ne plus être un jouet pour enfant mais un bienfait de tous les instants, pour soi, pour les autres, pour la communauté d'ici et d'ailleurs, pour un présent meilleur, dans un élan que rien ni personne ne peut plus arrêter, dans la bienveillance rémanente de la légitimité.

La question qui demeure avant d'arriver à cette dernière heure, à ne jamais oublier   :

«  Suis-je celui que je pouvais, encore, tant et plus, inventer ?  »

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