Au bord du chemin

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une promenade qui commence comme l'on prend un train, sans savoir forcément qui l'on rencontrera en chemin, de passagers ou de contrôleurs, en quête de billets ou de révélateurs. Les signes vont baliser le tracé, en autant de points de repères pour ne pas s'égarer, mais est-ce vraiment nécessaire quand ce que l'on cherche ne peut être désigné, résultant du seul fait d'avancer  ?
Une promenade comme une évidence, qu'il est temps de s'aérer, de prendre l'air et de ne plus rester enfermé, où l'urgence est de ne plus se laisser faire mais de s'évader. L'impulsion est donnée, forte et directe, pour ne plus hésiter à aller de l'avant et abandonner ce qui ne doit plus être sauvé, de lourd, de sclérosant, de putréfié, pour ne garder que ce qui importe en vérité : la nécessité de se sentir vivant et de ne pas regretter.
Une promenade comme une invitation à découvrir ce que l'on avait oublié, tant l'étouffement nous gagnait, à ne plus savoir pourquoi l'on respire, à ne plus oser qu'espérer mourir pour cesser de se torturer, par ce que l'on a gâché, par ce que l'on a raté, par ceux qui nous ont poignardé, bourreaux croisés de notre propre volonté, tortionnaires volontaires pour nous forcer à nous libérer,

de nos peurs, de nos chaînes, de nos à peu-près, tout ce qui pouvait nous limiter.

Le choix de l'itinéraire importe peu, tant est vitale la nécessité de quitter les lieux, de nos enfermements, de nos empoisonnements, de nos tourments. Seule compte l'énergie de marcher en plein vent, les bras grand ouverts et les yeux dans le levant, ce soleil qui abreuve nos blessures de rayons bienfaisants.
La destination, les carrefours et les directions que l'on choisit le nez au vent ne sont que les chances pléthoriques de quitter le labyrinthe de notre vie d'avant, en autant de portes magiques qui ouvrent à la joie de l'instant. Il n'est que des possibilités, et non plus des fins de non-recevoir signifiées à toutes nos envies et à nos espoirs portés.
La durée du voyage, la pause sur un rocher ou sur une plage ne sont qu'une des multiples options qui abonderont, dans l'acceptation et non plus la négation, dans la jubilation et non plus la contrition. Il n'est plus important d'avoir un sac à dos ou un plan pour ce qui nous attend, tellement seront imprévisibles les cadeaux indicibles.

Alors le cheminement commence, comme l'on entre dans une danse, à retrouver ses sensations, toutes ces capacités qui étaient restées contrites, comme sans raison, par l'unique souhait de ne pas contrarier notre aimé, nos parents, notre patron, tous ces êtres qui n'ont de sens qu'autant qu'ils sont dans la bienveillance, petits spécimens d'amour ou de haine. Ils ne font pas partie du voyage, inéluctables bagages dont il importe de se délester aussi vite qu'ils se mettent à peser, par une sollicitude injustifiée, par une volonté de contrôle exacerbée, par le peur de perdre ce qui était le trésor adoré.
Au fur et à mesure de la progression, la sensation est étrange de redécouvrir ses sensations, de légèreté, d'abandon, de confiance en ses perceptions. Les yeux au ciel dans les nuages, les pieds dans la poussière, de la terre, du sable ou des marécages, l'on retrouve ces milliers de souvenirs, d'images, de quand l'on n'était pas un enfant sage, mais curieux de tout découvrir sans ambages, par la simple grâce de se gorger d'images, de chaleur ou de frissons, de ce qui nous fait sentir à notre place, dans toutes les dimensions.
L'on s'égare parfois, l'on ne marche pas droit. Une douleur ressurgit, à la hanche ou sous un sourcil. Rien de grave, rien de définitif, juste le corps qui s'ajuste à nouveau à ne plus être captif, mais sauvage, libre et beau, à éviter les esquifs, à gravir les montagnes, à voler dans les nuages porteurs du souffle des fous et des sages, ce murmure permanent qui appelle à ne plus être otage de ses propres serments qui ne mènent qu'au naufrage et l'assurance de finir dément, ligoté dans la cage de ses tourments.
Et l'on se surprend alors à apercevoir ce qui n'était même plus dans notre présent, un héros blanc ou un corbeau noir, une grenouille ou un serpent, une gargouille ou un cerf-volant, tout un monde qui avait déserté notre environnement, parce que trop occupé à contenir sa rage en dedans, à ne pas exploser et s'efforcer de donner le change comme avant, en ces temps où l'on était le bon élève obéissant, celui qui gardait le sourire aux lèvres, y compris quand on lui arrachait son cœur palpitant pour le broyer dans l'instant.

Il ne devient plus envisageable alors de ne pas poursuivre parmi ces invraisemblables paysages qui nous englobent dehors, dedans, en ces endroits on l'on est plus de passage mais partie de notre environnement, évidente adjonction à ces foisonnements, de vie, d'exubérance, de pulsion à ne plus s'arrêter, à continuer à tout prix et à toucher à la jubilation de se sentir enfin compris sans explication, sans jugement, sans commission chargée de vous évaluer ou de vous coller en prison, celle de la normalité et de l’abdication à ce qui nous fait vibrer et nous offre la communion d'avec l'Univers entier, de nos os à nos pensées, en une perception insensée, que l'on est à sa place comme l'on ne l'a jamais été.
Rien n'a changé pourtant, dans ce que l'on est, dans ce que l'on pressent  ; juste que l'on s'est enfin autorisé à être ce que l'on sent, à ce que l'on a envie de devenir, pour une seconde ou pour cent ans, sur le pont d'un navire ou sur le souffle du vent, pour être ou pour se souvenir, sans plus de limitation à nos sens, nos valeurs, nos évolutions dont les peurs se sont effacées à la minute où nous avons osé, marcher sans filet, franchir ce cap, s'autoriser à progresser, sans plus de crainte d'échouer, mais avec la liberté d'expérimenter pour apprendre, grandir, évoluer et partager, dans ce vaste terrain de jeux qu'est notre destinée, ni contrainte, ni limitée, à la hauteur de ce que nous pouvons rêver, de beau, de généreux, de magnifié.

Tout cela parce que l'on s'est permis de simplement marcher, sur ce chemin qui s'ouvrait, sans boussole, sans préparation, sans parasol ni protection, avec la volonté un peu folle de faire confiance à cette invitation  :

qu'il n'est pas d'âge pour prendre son envol,
juste oser ne plus regarder le sol,
et s'apercevoir que l'on décolle,

avec pour seule limite, notre imagination.

Écrire commentaire

Commentaires: 0