Persévérance

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

De ces journées où rien ne semble avancer, à se traîner pour ne pas s'enfoncer, à se battre pour ne pas reculer, à lutter pied à pied afin de ne pas céder, à la fatigue, au renoncement, à l'abandon de nos rêves d'enfant, à l'incinération de notre enchantement dans un lugubre enterrement  ; il ne sort que cette question lancinante  : pourquoi ne pas se laisser glisser sur la pente, de l'effacement, de l'oubli, de la disparition sans un bruit dans le grand néant de la vie, ce boucan où chacun erre dans un incessant tournis sous prétexte de faire des affaires qui n'ont pas de prix  ?
De ces combats qui n'ont abouti qu'à baisser les bras, parce que l'ennemi était déjà là, inconnu mais prêt à vous mettre à bas, parce que l'obstacle était inévitable comme une muraille incontournable, parce que le trône s'est soudain transformé en sable se dissolvant dans une effarante disparition vers un abîme de questions auxquelles personne n'a de réponse si ne c'est un soupir qui accable  ; il ne revient que l'hébétude d'avoir dépensé toute cette énergie, d'avoir traversé toutes ces contrées infinies, d'avoir parcouru tout ce chemin sans un bruit pour voir d'effondrer tout ce que l'on a appris, d'inattendu, de courageux, de joli dans un fracas qui ne laisse qu'une fatras de débris.
De ces rencontres inusitées qui ont surpris ou bien blessé, marquant à chaque occurrence une cicatrice ou une chance avec laquelle continuer l'aventure dans cette phénoménale espérance que l'on a accompli le plus dur et que les prochains croisés seront des amis qui seront à même de nous aider et non pas de nous enfoncer dans les tourments de leur fatalité, alors que leurs étreinte se transforment soudain en coups d'épée qui gravent leur empreinte ensanglantée dans notre chair déjà martyrisée  ; il ne rejaillit que de la méfiance, de l'angoisse, du doute que tous les vices sont permis et qu'il ne faut compter que sur soi pour continuer dans la vie et ne pas porter la croix de ces autres qui vous aboient des ordres, des injonctions, vous lancent des cordes qui vous projettent au tapis sans aucune miséricorde autre que d'avoir à se relever meurtri.

Il ne demeure au final que la certitude que n'avoir rien fait de mal, au milieu de cette hébétude où l'on n'entend plus que les hurlements des chacals qui s'appliquent à ce que le moindre de vos pas se fasse dans la solitude d'une joie qui s'efface au sein d'une pesante servitude qui glace. L'attention n'est plus à se motiver mais à ne pas sombrer dans le désespoir  le plus complet en face de ce miroir qui ne renvoie que vos regrets, d'avoir tenté et d'avoir échoué, non par faiblesse ou par erreur patentée, mais parce que tout et tous ont semblé se liguer pour vous filer la frousse et vous traumatiser comme un feu de brousse une antilope affolée. L'espoir n'est plus une option, la victoire est en décomposition et aucun des regards qui contemple votre lamentable situation n'est empli de solidarité ou de compassion, ainsi que dans un spectacle où l'unique numéro qui balaye les critiques est celui où l'on vous fait porter le chapeau de la défaite tragique de vos idéaux.

Et vous restez là, stigmatisé, incapable de plus savoir l'objet, la raison de ce naufrage-là, sidéré de vous trouver ainsi à devoir baisser les bras alors que vous pensiez avoir fait tout ce que l'on attend de vous jusque-là, de louangeur, de brave, de tout votre cœur qui git à présent sur le sol froid.
Et vous n'avez même plus la force de pleurer, tant l'intensité du choc que vous encaissez a desséché toutes les larmes qu'il vous restait à exprimer, de gratitude, de faiblesse ou d'éblouissement devant la beauté à laquelle vous aspiriez, en une ultime incompréhension que vous ne pouvez même plus exprimer.
Et vous n'osez plus vous retourner, vous relever pour peut-être inventorier les quelques succès que vous croyiez avoir engrangés, tant l'amplitude de la dime que l'on vous enjoint de payer ne peut vous avoir laissé que quelques miettes pour ne pas crever de disette et vous désintégrer.
Et vous n'y croyiez pas, qu'une telle iniquité puisse s'acharner à vous plomber en dépit de tout ce que vous avez tenté, de vos ressources et de votre inventivité qui semblent maintenant être taries à la source de cette malédiction qui n'est plus prête de vous lâcher, victime sacrificielle qui n'était là que pour absoudre des fautes cachées.

Dans ce no-man's land au sein duquel vous stagnez, vous contemplez pourtant un étrange ballet, de souffles et de lumière qui s'en viennent nettoyer, purger, emporter les cendres de ces traumatismes passés. Inerte et épuisé, vous ne pouvez que considérer que, ce qui juste avant vous plombait, est en train de se transformer, en gouttelettes, en bulles, en nuages de liberté, comme autant de fenêtres dont on aurait tout d'un coup poussé les volets pour laisser apparaître un paysage champêtre après ce gouffre glacé.
Dans cette posture de mort-vivant prostré, vous ressentez soudain comme une inattendue chaleur qui vient vous habiter, que ce qui circule dans votre cœur n'est plus un fleuve gelé, mais un tapis de fleurs qui ne cessent de se densifier pour inonder de couleurs ce qui était encore pétrifié, lourd et grisé, sédimentations d'un monceau de malheurs que vous colportiez sans même prendre conscience de combien il vous épuisait.
Dans cette immobilité contrainte et forcée, vous prenez curieusement conscience que le sol se met à bouger, que ce n'est plus vous qui vous déplacez, mais bien le monde qui a choisi de vous porter, dans une parade de plus en plus rapide et honorée d'une foule d'admirateurs que vous ignoriez, ébahi de la clameur qui commence à monter, scandant un nom que vous avez du mal à vous approprier, le vôtre, par cette nouvelle procession qui vous offre de renaître transformé.

Il fallait cette chute, cet arrêt pour comprendre cette évidence de n'avoir jamais arrêté la lutte contre le seul adversaire qui vous étouffait  : vous-même et votre fatuité, où l'arrogance tenait lieu de vérité, où la violence prenait les atours de la volonté, où la grandiloquence se paraît de sérénité.
Il fallait l'abandon de tout but pour que la voie se mette à briller, dans une fluidité tranchant net avec l'obstination abrupte que vous aviez choisie comme bouclier, pour vous protéger certes, mais surtout vous bloquer la vue vers ces paysages magiques auxquels vous aspiriez, dans un aveuglement forcené.
Il fallait le renoncement à suivre des chimères avariées pour que soit offerte la place à des créatures ailées, anges gardiens de votre destinée que le vacarme de vos ambitions étouffait et contraignait à la clandestinité dans votre propre palais doré.

Et ce n'est plus vous dont les louanges peuvent être chantées, mais bien cette bienveillance universelle qui ne vous a jamais quitté, en veilleur vigilant de vos potentialités ignorées, en garant de vos talents que vous dévoyiez, en protecteur permanent de vos songes éveillés que vous preniez pour des caprices à mépriser.
La persévérance de cet amour qui vous a toujours enveloppé, dans les drames qui vous ont laminé, dans les larmes que vous versiez, dans les charmes qui vous ensorcelaient est la source de ce qui vous portait, pour qu'enfin vous puissiez reconnaître la puissance que vous refréniez et que vous vous autorisiez alors à partager tant et plus que ce qui vous a été donné, dans une offrande à vous-même et votre universalité,

en gardien respectueux de votre monde et de sa liberté.

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