Renaître

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

La route est longue et le temps incertain pour ce voyage qui reprend chaque matin. Il a pourtant été décidé depuis si longtemps, ce périple sans fin, qu'il n'est plus l'heure ni l'énergie de rebrousser chemin, ne plus affronter le froid, la pluie, après ces débuts plein d'entrain où tout semblait accessible et de but certain.
En se réveillant pourtant, en cette matinée grise, les douleurs de la veille sont encore de mise, raideurs persistantes d'une chute sur une mauvaise pente, bleus présents douloureusement d'une branche reçue en plein vent, fatigue insondable de toute cette route interminable. L'envie n'en est que plus pesante de rester dans son lit, lové au chaud et sans souci, jusqu'à la fin de la journée, pour peu que l'on retrouve encore le désir de continuer. Le monde peut d'ailleurs bien tourner sans plus votre présence pour y participer. La douce quiétude du poêle est là qui vous affale, incitation lancinante à ne pas même tenter de voir si la température extérieure est clémente. Le tic-tac régulier de la pendule à balancier vient vous souligner qu'au dehors, tout continue comme il est prévu, alors en quoi s'habiller, s'en aller, affronter l'inconnu pied à pied aurait encore une quelconque utilité  ?
Les bruits de l'endroit où vous avez dormi cette fois habillent le silence d'une paisible constance, celle des autres qui s'agitent pendant que vous, surtout, évitez que tout se précipite, en mode ralenti prétendant qu'il fait encore nuit. Il n'est plus d'urgence, ni de nécessité, à bien y réfléchir, de persévérer. Tous ces kilomètres parcourus, tous ces gens rencontrés, vous l'aviez voulu, mais maintenant, vous ne pouvez plus le supporter, d'encore renouveler les saluts et les panneaux à déchiffrer. Et si cette pièce, et si ce lit devenaient la fin de ce que vous aviez initié, en une ultime pause définitive et méritée  ? Que pourrait-il bien y avoir de plus que vous n'ayez déjà expérimenté, croisé, dépassé, dans cette incessante avancée vers ce que vous avez déjà oublié  ?
Et ce ne sont plus les crampes, les courbatures, les blessures qui vous incitent à vous reposer, mais la soudaine évidence que vous ne savez plus pourquoi vous vous êtes lancé dans ce périple insensé, comptant sur le monde et sa prodigalité pour vous fournir matière à croître, apprendre, échanger. Dans cette solitude qui n'est plus un regret, vous ne considérez plus que la fortitude soit digne de toute l'énergie que vous y avez déployée, que l'enthousiasme et la joie qui vous habitaient n'étaient peut-être juste que de l'inconscience face à ce qui vous attendait. À la réflexion, vous vous trouvez bien benêt d'avoir ainsi persévéré sans même vous poser la question de cette nécessité, de prendre la bonne direction ou de vous fourvoyer, de l'objet même de vos pérégrinations et de leur légitimité. Vous n'avez fait que continuer en vous levant chaque matin comme vous auriez dû le réaliser aujourd'hui dès que le soleil s'est levé. Mais pas un instant, vous ne vous êtes arrêté pour formuler ce qui vous obsède viscéralement  : «  Quel intérêt  ?  »
Vous vous asseyez dans votre lit, vacillant à la révélation de cette pensée. Ainsi, vous n'avez été qu'un animal toutes ces années, à ne pas distinguer le bien du mal, à ne faire que consommer, du temps, de l'énergie, à reproduire ce que l'on vous a appris, sans souci de transmutation ni de transgression, avec pour unique objectif d'arriver à votre prochaine destination sur un chemin que l'on vous avait balisé. Il ne s'y présentait nulle surprise qui n'ait été espérée, nulle découverte exquise qui n'ait été anticipée, nulle bifurcation qui n'ait été calibrée pour s'adapter à votre condition et vous inciter à l'emprunter, sur ce qui ne restait plus un chemin mais plutôt un pèlerinage organisé, pour vous, pour d'autres qui s'imaginaient singuliers mais ne faisaient que participer à cette procession contrôlée pour que pas un n'ait l'idée saugrenue de s'en distinguer, de prendre le petit sentier de traverse d'à côté, de faire une sieste par un après-midi d'été, de simplement avancer le nez levé.
Vous contemplez vos pieds, vous sentez vos mains. Vous saisissez votre tête, vous rongez votre frein. Par quelle distraction formidable avez-vous donc pu ainsi ne pas voir cette évidence incontournable, comme un diamant sur une table où s'amoncelaient les restes de tripailles  ? Vous n'avez rien choisi, vous avez suivi. Vous n'avez rien décidé, vous avez obtempéré. Vous n'avez rien inventé, vous avez utilisé. Vous qui vous imaginiez aventurier, vous vous découvrez maintenant esclave marqué au fer rouge de la banalité. Vous ne savez plus si vous devez rire ou pleurer, devant ce tableau qui n'est pas celui que vous attendiez. Vous espériez peut-être que cet oiseau qui passe devant votre fenêtre montre combien vous aviez été haut dans le ciel et digne de conquête  ? Vous pensiez avec force que ce magnifique chêne à la sombre écorce ne pouvait mieux symboliser ce que vous représentiez  ? Vous vous imaginiez que ces chants proclamaient vos louanges et vos exploits insensés  ? Et vous voilà réduit à la médiocrité d'une vie passée à s'effacer.
Le cadre sur la cheminée bascule dans un grand fracas, d'éclats de verre et de morceaux de bois. Vous sursautez et regardez sur le sol les débris de ce tableau dont vous ne vous souveniez pas. Vous vous décidez à vous lever et ramasser les reliquats pour ne pas vous blesser d'une écharde ou quoi que ce soit. Vous saisissez le parchemin qui a roulé, libéré de ce cadre étroit  : un navire, fuselé et léger, porté par les vents et les flots irisés. Un frisson vous saisit en observant ce dessin, ses lignes fluides et vivantes tracées à la main. Vous vous efforcez de détailler tout ce qui pourrait vous aider à saisir la cause de ce vacillement qui vous fait trembler de la tête aux pieds. Il n'apparaît nul marin sur le pont de ce voilier. Il n'est mentionné nul artiste pouvant revendiquer la propriété de cette œuvre égarée. Rien qu'un souffle puissant de liberté qui vous emporte sans difficulté.
Vous roulez le dessin et vous le gardez. Vous vous habillez d'un rien et vous vous mettez à siffler. Vous faite le tour de la chambre et décidez, de ne pas ranger, de tout laisser. Vous partez dans la brume perlée du petit matin, sans aucune envie de vous retourner.

La vie vous appartient, vous l'avez apprivoisée.
Le chemin n'en est pas un, il est à inventer.
Le voyage n'a pas de fin, il ne fait que commencer.

La liberté est le seul trésor qui vous est donné : à vous de la faire vibrer.

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