Au matin

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

La lumière n'est pas belle, d'un gris étouffé, mais elle est celle qui vous accueille au sortir de la nuit écoulée. Elle drape l'atmosphère d'une chape de tristesse perlée, en rideau des gouttes de pluie qui ne cessent de tomber.
Le jour est là, mais vous n'osez pas le contempler, en défiance face à ce paysage funèbre et triste à pleurer. L'air vif et frais ne vous incite pas à sortir, mais au contraire à rester pelotonné dans l'espoir de vous rendormir.

Mais il faut bien assumer que le temps est venu de prendre sa place, quelle que soit l'image que renvoie la glace, à travers la buée des rêves passés.
Mais il ne sert à rien de se cacher par crainte d'affronter ce que l'on ne souhaite pas rencontrer, que ce soit du bon ou du mauvais.
Mais il est illusoire de ne pas assumer que le monde bouge sans arrêt, que l'on décide ou non de l'accompagner.

Les volets sont repoussés, attachés avec soin aux murs de cette forteresse qui est aussi un nid douillet. Les rideaux sont tirés pour tâcher de laisser entrer la moindre parcelle de lueur qui poindrait. Ces rituels ne sont que les prémices de cette journée où ce qui est prévu ne sera pas ce qui est entrevu, surprise perpétuelle des changements universels.
L'eau est mise à chauffer, le pain à griller, pour qu'au moins des odeurs familières tâchent de rassurer. Une musique douce tente d'occuper l'espace dans la maison assoupie et de l'amadouer. Ces actes ne sont que les outils qui vous nous aider à aller vers cet inconnu qui vient de se manifester.
La douche coule, déversant ses bienfaits, sa chaleur enveloppante et purifiée, en charge de vous délester de tout ce qui pourrait polluer, freiner, stigmatiser. Le lit est aéré, bordé, les oreillers réarrangés. Ces habitudes ne sont que les garde-fous nécessaires à rassurer que vous êtes bien chez vous et que vous y régnez.

Mais le soleil ne s'est pourtant toujours pas manifesté et il devient évident que vous ne pouvez plus espérer que les éléments feront l'effort de vous aider dans ce que vous ne pouvez plus repousser de confronter. Vous vous harnachez alors, de la tête aux pieds, parapluie, sac et bottes vernies pour ne pas être surpris par le froid ou par la pluie. Et vous poussez la porte, parce qu'il en est ainsi.
Un moment d'adaptation à ce qui est ressenti  ; l'impression d'être un cosmonaute qui plonge dans la nuit d'un environnement qui lui a malgré tout déjà été décrit. Mais s'il est une chose de savoir où l'on va, il en est une autre de l'arpenter pas à pas. Vous avancez donc dans la direction qui vous va  ; boulangerie, travail ou promenade avec le chat, dans le seul souci de revenir dès qu'il se pourra pour que ce qui va survenir ne soit qu'un aléa auquel vous pourrez sourire lorsque vous reviendrez sous ce toit.
La balade n'est pas pire que ce que vous appréhendiez. Vous avez le sentiment d'être le seul à avoir osé. Vous contemplez les autres, derrière leurs fenêtres fermées, bien au chaud et surtout sans aucune envie de vous saluer. Vous vous agacez de ces visages penchés qui disparaissent sous les rideaux aussitôt que vous les regardez. Vous vous interrogez sur cette propension qu'ont ces humains à vous ignorer, sans réaliser que vous faisiez pareil il y a quelques années, pelotonnés dans votre petit confort assuré, avec l'angoisse que quiconque vienne le déranger.
Vous trouvez votre rythme, vous vous réchauffez à aller de plus en plus vite sans même faire l'effort de le commander. Le froid n'est plus un problème, vous vous en amusez, de vos doigts rougis, tout comme votre nez. La buée qui sort de votre bouche est comme le signal que tous vos rouages se débouchent et libèrent cette pollution qui encombrait vos poumons, vous empêchant de respirer vraiment à fond. Vous ne savez plus trop ce que vous faites là, mais ce n'est pas un problème qui vous cause tracas.
Vous avancez, et cela vous va, sur un chemin que vous découvrez sous un nouvel éclairage, même si le ciel est bas. Vous touchez le givre qui décore cette barrière en bois et goûtez à sa fraîcheur comme s'il s'agissait d'un mets de roi. Vous brisez une à une les flaques gelées disséminées sur votre trajet, en autant de constellations qui ne manqueront pas de briller dès que le soleil aura fait son apparition, ce qui ne serait tarder. Vous n'avez d'ailleurs plus d'appréhension sur la météo qui peut s'annoncer. Vous êtes de toute façon trop loin pour pouvoir changer quoi que ce soit à votre équipement cette fois. Vous vous surprenez ainsi à n'avoir pas anticipé les changements pour une fois, vous si prévoyant, si organisé, prêt à faire feu de tout bois.
Une forme de légèreté commence à vous gagner. Vous n'avez cependant pas atteint votre but, que vous avez d'ailleurs délaissé, sans même sentir poindre le moindre regret, la moindre contrariété. Vous étiez occupé à ce moment-là à observer un vol de passereaux traverser les nuées, en éclaireurs enthousiasmes vers une atmosphère bleutée, par delà les nuages qu'ils ont transpercés. Vous ne savez plus trop si vous voulez vous arrêter ou continuer dans la direction que vos pieds ont sélectionnée, somme toute confortable par rapport à ce que vous redoutiez. Il y a certes de la boue sur vos jolies bottes sérigraphiées, mais vous ne doutez pas que vous trouverez bientôt un ruisseau pour les nettoyer, pour peu que cela vous pose un problème, en vérité.
Vous vous en fichez maintenant, de la forme de cette journée, des variations du temps, de qui vous pourrez rencontrer.  Vous allez de l'avant et ne voulez plus retourner dans cette maison qui est loin à présent, et qui vous a déjà remplacé par un autre nain troglodyte qu'elle s'attachera à enterrer.
Vous ne savez pas pourquoi, vous ne savez pas comment, mais une petite brise légère vient de se lever et embaumer l'air de parfums colorés, bulles de mystères sucrés, invitations  à s'enivrer. Vous remarquez aussi que la pluie a cessé, laissant place à un ciel changeant, presque ensoleillé, prémices d'un changement que vous n'auriez osé anticiper.
Vous avez chaud à présent, vous enlevez bottes et ciré, pour finir par vous allonger carrément dans cette prairie aux fleurs par milliers. Vous ne repérez pas où vous êtes, et vous adorez que pour une fois ce ne soit pas votre tête qui ait décidé. Vous écartez les bras, un grand sourire affiché sur votre visage illuminé. Vous êtes totalement paumé, et vous jubilez de ne pas vouloir connaître, ni votre trajet, ni cette localité où vous avez soudain envie de renaître, parce que vous revivez.
Le soleil est haut maintenant, et vous, vous ne bougez plus, certain d'être arrivé exactement à ce qu'il vous faut, de surprises et d'inconnus  ; et c'est à cet instant que vous entendez cette voix, et croisez un autre regard ingénu  :

«  Hello, et bienvenu  !  »

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