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Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 L'air est de la saveur de la cendre, doux et un peu étouffant, dans ces moments aigres-tendres où l'on ne se demande si l'on n'est pas triste et joyeux en même temps. L'automne n'est pas vraiment là, mélange de chaleur et de frimas, et pourtant l'on ne sent plus ce cœur qui bat et qui donnait envie de l'entendre.
La sensation est trouble, d'un départ qui n'en est pas, nécessaire et cependant fourbe, parce qu'il vous enlève celle qui vous prenait dans ses bras, mais que l'on savait ne plus être capable de faire un autre pas, vers vous, vers soi, dans l'enfermement d'un corps qui se délitait avec effroi.
L'espoir n'est pas encore présent, ce n'est pas le moment, mais il viendra, comme la naissance d'un enfant que l'on n'attendait pas, à la fois surprise et soulagement de savoir que la vie continue ici-bas, en dépit d'une absence dont on ne se remet pas, d'une présence qui faisait partie de soi.

Le regard ne sait plus où porter, n'arrive pas à se fixer, perdu dans les brumes des souvenirs, à la recherche de ces pépites étincelantes qui aideront à tenir. Il erre, il navigue entre émotions et regrets, incapable de ne plus se focaliser, tant les larmes l'empêchent de briller et lui signifie que l'instant est à pleurer.
Les mains n'arrivent plus à se tendre, serrées qu'elles sont de la douleur de ne plus comprendre pourquoi celle qui les caressait a disparu à tout jamais, brume éthérée qu'il devient impossible d'embrasser. Elles se crispent, elles se griffent, elles cherchent à tout prix quelque chose ou quelqu'un à qui s'accrocher.
La tête est perdue, défaite, incapable de ne plus produire que de ténues réflexions diffuses, gribouillis abscons et solutions confuses, issus d'un agglomérat d'émotions qui tient actif le cerveau autant qu'il le perfuse pour qu'il ne vacille et ne tombe de haut face à cette tristesse qui méduse.

Le quotidien s'est arrêté soudain, dans un insoutenable coup de frein, devant la frontière infranchissable de l'information insupportable qu'il n'est d'autre choix que de changer de direction et de ne plus regarder ces paysages gorgés de perfections, arbres, herbes, soleil, nuages, tout ce qui fait du monde une jubilation.
Les projets se sont figés, bloqués et encalminés dans le marasme d'un accident qui laisse sa trace, de rayures, de tôles froissées, de fatalité au sein d'un enchevêtrement de rêves et de projets que le choc sur la voie a renvoyés au passé et aux regrets de ce qui ne pourra plus jamais exister.
Les réunions et les rencontres sont toutes annulées, remplacées par un cortège sinistre qui n'en finit plus de serpenter, à la manière d'un dernier tour de piste d'une artiste qui quitte la scène dans une ultime pirouette qu'elle venait juste d'inventer, à sa manière, pour la gloire et la dernière, dans l'euphorie d'avoir osé.

Et puis il y a ce petit éclat, brillant, taquin, qui scintille et qui ne s'en va pas, qui vous titille et brille sur le dos de votre main, tandis que vous ne savez plus quoi faire de vos doigts, et transforme ces rides et ces griffures en un lumineux jardin où jubile la Nature de sentir que la lumière revient enfin.
Et puis il y a cet oiseau qui chante, qui trille et vocalise, refusant que le silence ne s'étende et que le ciel ne s'obscurcisse, dans une incroyable jouissance qui brise tous les calices pour les remplacer par des notes et des mélodies que personne d'autres que lui n'avait pu inventer avec malice.
Et puis il y a ce souffle tiède, chaud et enveloppant, qui se met soudain à ressembler à un remède pour ne pas sombrer dans le néant, froid, sombre, qui nous obsède depuis qu'est survenu l’événement, pour déployer comme une échelle sur une pente trop raide et nous aider à avancer.

Le noir ne devient plus la couleur du désespoir mais la toile de fond sur laquelle dessiner et où, armés d'une multitude de crayons, nous nous mettons d'un coup à dessiner, des fleurs, des cœurs, une maison, un feu de cheminée ainsi que toute une foule en réunion en train de célébrer.
Le vide ne devient plus la destination, mais une station que l'on a dépassée, sans comprendre ni réaliser pourquoi nous ne sommes pas descendus alors que nous nous croyions arrivés au bout de cet horizon que nous n'imaginions pas pouvoir toucher, dans cette immense confusion dans laquelle nous perdions pied.
La solitude ne devient plus une option, mais se transforme en révélation que nos certitudes n'ont plus l'heur de la considération, balayées, emportées au loin par une inarrêtable typhon, ni dieu, ni diable, juste ce qu'il faut pour qu'il remplisse la fonction d'ainsi offrir une nouvelle place à notre vibration.

Il n'est plus de feu ni de glace, juste la vague couche d'une buée que l'on touche du front sur une glace, non plus pour se contempler, mais s'émerveiller de voir que l'on a par ce geste posé une nouvelle trace qui se met à ressembler à un salut à tout ce que l'on connaissait, en forme de fin ou de point posé pour tenter un nouveau dessin sur le miroir de nos destinées.
Il n'est plus de pile ou face, mais la pièce qui se met à tourner sans arrêt sur la tranche de toutes les possibilités dans une étrange et fascinante transe que l'on n'ose plus arrêter, de peur qu'elle ne propose plus qu'un choix binaire alors que se dévoile à présent un manège enchanté.
Il n'est plus de toujours ou jamais, mais la constance d'une intense vérité, d'une évidence que la vie ne peut plus s'arrêter, que ce soit par la mort ou l'immobilité, tant l'énergie qui tenait ce corps n'en finit plus de diffuser, dans une ode à l'encore et aux envies de profiter de tout ce que le monde peut partager.

Alors il ne reste plus qu'à saluer, cette victoire issue des ténèbres jusqu'à l'aurore qui vient de se lever, dans un rayon d'argent et d'or qui dépasse tout ce que l'on imaginait, la fierté et la joie d'avoir vécu, d'amour, et d'amour encore, pour briller d'une lumière qui ne s'éteindra jamais.

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