Don Juan

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

L'homme n'est jamais aussi faible que lorsqu'il croit qu'il plaît, quémandant un geste, un baiser pour faire reconnaître qui il est, dans une espèce de danse de la pluie à vouloir que tout et toutes arrivent parce qu'il l'a choisi. La posture du masculin désirable ne devient que plus pitoyable,  miroir de reflets indéchiffrables et de brumeuses fables au sein desquels il se complet. Chaque acte, chaque pacte ne devient que la procédure qui doit être suivie pour qu'il n'ait pas à combattre et tomber dans la sciure, vaincu par un redoutable et définitif  : «  Bas les pattes  !  » Il n'est alors plus question de plaisirs assouvis mais d'un brusque retour à la vraie vie, la seule, l'unique qui ne s'embarrasse pas de perruques, de jupes ou de baguettes magiques.
L'homme n'est jamais aussi beau que lorsqu'il se débarrasse de ses oripeaux, nu, vulnérable, ni dieu, ni diable, juste un humain qui n'aspire qu'à la justesse véritable, d'être aimé pour ce qu'il est, d'être séduit par ce qui naît, d'être accompagné par ce qui se révèle, d'amour, de joie, de dévotion de se savoir et de se sentir à l'unisson de chemins au diapason, sans souci de mal ou de bien, avec la plus pure émotion proche du divin, parce que sans explication autre que de se prendre la main et de se dire  : «  Allons  vers demain, et ce sera bon !  » L'ambition n'est plus de conquérir, mais d'avancer et de voir venir ce qui peut se présenter pour nous aider à cheminer dans ce ce qui peut nous faire grandir, nous faire sourire, nous transformer.
L'homme n'est jamais aussi intriguant que lorsqu'il persiste à aller de l'avant, en dépit de rebuffades, de chutes ou d'escalades, dans un paysage de plaines ou de montagnes, dans une rengaine incertaine de conquêtes et de débandades, vastes champs des possibles, immenses accès à l'invisible, parfaite exploration vers l'indicible, tout ce qui est caché et invdicible, tout ce qui est à portée mais inaccessible, tout ce qui est à embrasser mais imprévisible, non plus dans une approche de possession, de domination, d'asservissement et de contrition, mais dans une insatiable curiosité de chaque animal, chaque être, chaque plante, chaque objet, labyrinthe indéchiffrable sorti de contes et de fables, mais qui pourtant constitue le réel le plus ancré, le plus imprévu, la perfection la plus belle, la plus inattendue.

À quoi bon alors, ces approches à petits bras, ces compromissions, ces anicroches qui tirent vers le bas, dans un puits sans fond où personne ne se penchera pour vous aider à reprendre pieds et à respirer  ?
Que faire alors de tous ces trépidations et ces hésitations, ces jérémiades et ces lamentations, ces rebuffades et ces perversion dont l'essence même n'est que la perdition et l'immobilisation par les chaînes de la soumission  ?
Pourquoi alors persévérer dans une direction où la seule personne qui persiste à se leurrer de sa vocation est soi-même, des pieds au front, qui s'entête à chanter la même rengaine dont les termes frisent l'inanition  ?

Mais il faut plaire à tout prix, sous peine de plonger dans l'enfer de son propre déni, qui s'invente des guerres, des croisades, des remises de prix où chaque embrassade, chaque étreinte dans un lit demeure la seule parade qui évite de sombrer dans le vide de sa vie, néant banal d'un quotidien bancal au sein duquel ne siffle plus que la bise qui glace un corps transi, faute de souffle, d'énergie, de puissance qui permettrait de ne plus se recroqueviller ainsi et de ressembler de son vivant à une momie, desséchée, inepte, sans intérêt, sans sarcophage, sans pyramide pour rappeler combien ont été riches ces années qui ont coulé sans répit, portées par l’ineffable et évident bonheur d'être ici.
Mais il faut faire le plus de bruit, pour prouver au monde que l'on mérite ce que l'on a pris, de force, de ruse, d'usure et de mépris à considérer que l'on a droit à ce que nous offre la vie, non pas pour l'arracher à d'autres qui l'auraient aussi, mais pour la simple et bonne raison que cela est permis, de se saisir d'opportunités, de choix, d'occasions et de surprises proposées pour que l'on cesse de demander à tout bout de champ des questions, pour ne plus que profiter ce qui est donné sans condition autre que de jouir en toute simplicité de nos rêves, de nos perceptions dans une constante et bienfaisante trêve où il n'est plus question de devoir ou de relève mais de devenir enfin ce que nous sommes vraiment, au fond.
Mais il faut reproduire ce que l'on nous a demandé d'exécuter sans coup férir, sans rébellion, sans lamentation, sans hésitation pour la cause, pour l'idéal et pour la glose, manière de fanal dans un monde morose où il n'importe surtout de ne réveiller personne, que ce soit par trompette, tambour ou Klaxon, afin que continue ce cycle absurde, sans fondement et ridicule, copie conforme qui s'agite et gesticule pour prétendre qu'elle ne stagne pas ni ne recule, mais bat des bras afin de singer par cette pantomime minuscule l'envol magistral vers les nuées de nos espoirs et nos souhaits, alors qu'ils se cognent contre les murs d'une infernale cellule aux murs capitonnés qu'elle n'a jamais quittée depuis ces temps immémoriaux, bien que la porte soit ouverte sur l'éternité et ses idéaux.

Plaire ne devient plus un jeu, mais une nécessité, pour ne plus se confronter à la limitation de nos piètres idées, qui confondent besoins et vibrations, qui se complaisent dans les nuits sans lendemain, qui s'imaginent que l'ailleurs, ce sera bien, sans plus de crainte ni de peur, comme un incompréhensible bambin, pleurant de ne plus avoir quiconque qui lui tient la main et craint de tomber, à ce que son cou se rompe et qu'il ne s'écroule dans un ravin.
Fuir ne devient plus une issue, mais un quotidien, conscient ou oublié face à la terreur de ne plus savoir pourquoi l'on s'est levé, dans le doute ou l'erreur de plutôt se recoucher pour ne plus avoir à affronter cet autre, cette femme ou cette vérité, que l'on est ni le Messie, ni l'apôtre, mais la brebis égarée qui erre en pensant avoir été poussée à la faute alors qu'elle a elle-même choisi d'emprunter ce tumultueux sentier.
Braire ne devient plus que notre primaire moyen de s'exprimer, par stéréotype, par mots-clés, par phrases redites et prémâchées, par discours tout cuits et préformatés, dans une harangue censée couvrir tout le fracas d'une intenable assemblée  : celle de nos désirs et de nos capacités, enfermés à mourir dans le cénacle au sein duquel on les tient confinés pour qu'ils n'osent pas rebondir et s'aventurer dans le monde tel qu'il est.

Il ne sert plus à rien de le nier  : ce que l'on a fait jusqu'à présent était petit et limité,  par des caprices dignes d'un enfant alors que l'on a la Terre entière à explorer, dans sa matière et sa lumière de toute beauté, vaste champ des possibles réels ou rêvés, constellation entière à nos pieds. Il ne s'agit plus de reproduire ou de jalouser, de séduire et de culbuter. Il est temps de grandir et de s'assumer, non pas Don Juan sur le point d'agonir, mais chevalier étincelant prêt à éblouir et à guider,

parce que l'on a toujours été plus grand que ce que l'on s'imaginait,
dans cet éternel présent où l'on peut tout s'autoriser,
rire, offrir et partager.

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