Léger

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Regarder alentour et contempler tout ce que l'on a porté, ces poids morts, ces cadavres lourds de nos vies passées, jeunesse folle et dissipée, sagesse torve et enterrée, obéissance muette et humiliée.
Regarder alentour et ne pas pleurer de ces déchets sans plus d'objet, scories que le vent va porter, peaux desquamées qui vont se disloquer, chrysalides sur le point d'exploser, en autant de souvenirs qui ne sont que des regrets.
Regarder alentour et ne plus sentir le joug de ces amours trépanés, de ces ambitions démesurées, de ces trahisons renouvelées, toutes ces tentatives de rencontres qui n'ont que dérivé dans une course contre la montre pour ne pas sombrer.

Regarder alors en soi et découvrir un nouveau-né, qui rit aux éclats d'être déniché.

Énumérer les obscures paroles et les serments secrets, toutes ces paraboles qui n'ont plus aucun objet, à part gonfler de fiel et d'hyperbole ce qui ne devrait être que la simple vérité.
Énumérer les fois où l'on a cru que l'on y arrivait, là, juste au bout de la rue ou le tournant d'après, derrière cette colline entrevue ou à l'orée de ce pré, pour ne comprendre que trop tard que l'on s'est fourvoyé.
Énumérer les visiteurs qui nous ont accompagnés, vaste troupe de bonimenteurs qui ne pensaient qu'à vous entourlouper, dans des charades et des accolades tandis qu'ils vous poignardaient.

Énumérer alors nos incroyables facultés de résilience et s'en glorifier.

Relire tous ces mots que l'on osait dire et que l'on a laissé la nuit dissiper, douces paroles, joyeux poèmes, aimables fariboles et fumeux théorèmes, en autant de messages que personne n'écoutait.
Relire ces textes, ces conseils et ces psaumes, toute cette littérature censée nous aider, magma informe tels des ânonnements de gnomes que personne ne veut considérer, tant est évidente leur banalité.
Relire les symboles sacrés qui nous ont été légués, trésors précieux que nous devions préserver, runes anciennes qui ont traversé les années, magie pérenne créée pour transcender l'Humanité, et se rendre compte que tout était déjà exposé.

Relire alors ce que l'on s'est promis, et pour la première fois, répondre par un: «  Oui  »

Le temps n'est plus à l'action, il n'est plus aux conquêtes. Tout ce qui existe a été ravagé sur cette pauvre planète. Il n'est plus l'heure de se chercher un autre paradis, un refuge où tout ne serait pas pourri, dans la crainte frénétique de ne pas être emporté lorsque sonnera l'heure de rendre au moins autant qu'il nous a été donné. Les prédictions et les oracles n'ont plus lieu d'être, maintenant qu'il s'agit de savoir si l'on privilégie le cœur ou la tête,  si, de nos pitoyables arrogance à vouloir dominer chaque créature et chaque objet, il jaillira autre chose que la fin annoncée, de ce monde, de ce siècle tel qu'il est ou si l'on entendra enfin que la seule miette à sauver de toute cette décharge inconsidérée ne suffit pas amplement à la compenser, cette lumière que nous avions enfouie sous des tonnes de déchets.
Le temps n'est plus à l'absolution, il n'est plus à la fête. Le recyclage infernal de tout ce dépotoir est clairement du domaine du mirage, au mieux d'un entonnoir où tout ce qui suinte et qui pollue ne mérite plus que la crainte de nous emporter dans leur jus, minuscules naufragés d'un océan venimeux que nous avons nous-mêmes constitué de nos vœux. Trier, composter, classer ressemble à présent à l'attitude d'un gamin qui ferait ses devoirs à l'heure précise où sonne la cloche de rentrée et qu'il est bien trop tard pour ne serait-ce qu'espérer que son insouciance crasse ne soit pas remarquée, considérée pour ce qu'elle est, une risible tentative pour se faire pardonner.
Le temps n'est plus au tocsin, aux alarmes, aux sirènes effrénées cette fois que l'adversaire trône en plein centre de la cité, souverain ricanant et fier de nous avoir tous bernés, tandis que nous jouions à colin-maillard au beau milieu d'un marais, improbables lutins qui ne croient plus aux fées mais les implorent dès lors que le croquemitaine vient de débarquer pour tout ravager. Nos protections, nos mantras sont de piètres jouets face à cette bête qui gronde et rugit de tout dévorer, les arbres, les prairies, les mers à la ronde pour se les approprier et les transformer en cloaque immonde au sein duquel nous commençons à sombrer.

Et c'est dans cet état, nu, abandonné, revenu de tout et complètement paumé que nous avons peut-être une chance de nous en tirer, de pouvoir tout réinventer, de saisir l'invraisemblable opportunité qui surgit devant nous et s'offre de nous guider  :

la puissance onirique qui pulse de vérité,
la force fantastique que nous avions oubliée,
la transfiguration salvatrice qui jaillit sans arrêt,

l'innocence magique qui ne nous a jamais quittés.

Au centre de ce chaos, de ces rêves lacérés, de ces idéaux piétinés, plus rien ne nous retient pour être ce que l'on avait oublié,

juste, bon, maladroit peut-être, mais enfin libéré
de toutes ces perversions qui nous obnubilaient
pour ne garder que l'essence de notre vitalité,

la joie de renaître, unique et léger,
à un monde de bienfaits.

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