Au singulier

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Se retrouver seul et se dire que l'on est entier, après avoir traversé les tempêtes de l'amour et la brume des regrets.
Se retrouver seul et ne pas le contester, ni prétendre que ce n'est que passager ou que cela n'est pas ce qui est souhaité.
Se retrouver seul et sentir que l'on peut enfin être qui l'on est, et non plus le miroir d'un fantôme qui n'a jamais existé.

Le silence est revenu, étrange inconnu qui s'en vient nous saluer après les hurlements de colère et les larmes versées. Il s'installe, il se pose, prend sa place parmi toutes ces choses, ces monceaux de bruits et éclats de cris qu'il écarte comme s'ils n'avaient plus leur place ici. Il n'a pas été invité, mais il semble qu'il n'attendait que l'orage soit passé pour enfin faire entendre sa douce musique, mélange de battements de cœurs et de gestes tendres, berceuse qui déverse ses bienfaits sans se presser. Le sentiment n'est pas de l'avoir attendu, plutôt la peur que l'on se s'en débarrasse plus, que ce foyer ne ressemble plus qu'à un mausolée de tout ce qui aurait pu mais n'a jamais été. Son intrusion est perturbante, comme si elle nous entraînait sur la mauvaise pente, celle de la solitude et de la tristesse permanente. Mais non. Il ne pose pas de conditions, il n'exige pas de totale reddition. Il lui importe juste qu'on lui accorde de l'attention pour qu'il soit à même de dispenser ses bienfaits sans limitations. Pour le reste, rien ne change qui ne sera selon nos propres orientations.

Alors nous voici avec un nouvel hôte dont l'ambivalence nous perturbe plus que cela ne doit, nous renvoie à ce que l'on est soi. Les questions restent sans réponse, si ce n'est l'écho de notre voix. Les doutes se déploient sans coup de semonce et il n'est rien contre cela. Les peurs ricochent contre les parois et reviennent juste là, dans cette poitrine où vibrait un amour qui n'est plus là, enfoui, détruit, sans aucune chance de renaître tel qu'il était.

Et ce silence nous explique ce qu'il doit.

Ces soirs d'hiver, tandis que la nuit est tombé, dans cette pièce où il ne reste plus que vous sur ce canapé, le voici qui vient vous envelopper. Vous résistez, vous vous levez et mettez un disque, celui que vous adorez, pour l'éteindre aussitôt devant la déferlante de souvenirs bleutés. Et vous acceptez d'écouter.
Ces après-midis d'été où la vie fourmille d'activités, dans ce pré où vous êtes allongé, voici qu'il s'impose sans civilités, oblitérant chant des oiseaux et rires enjoués. Vous vous cabrez et passez un coup de fil pour palabrer, pour vous rendre compte que vous ne pouvez pas capter. Et vous vous lovez dans sa sérénité.
Ces matinées d'automne, alors que s'installe un malaise monotone devant cette journée détrempée à l'air frisquet, encore lui se décide à vous accompagner. Vous rechignez à sa constance, vous vous débattez en battant la cadence avec la chanson à la radio qui vient de passer, coupée à l'instant par une publicité. Et vous reconnaissez qu'il a le timing adapté.

Ce n'est pas lui pourtant qui parle, qui vous murmure des paroles amicales, qui vous soutient dans ces moments durs où vous vous sentez mal. Il ne renvoie que l'écho de cette bienveillance qui avait disparu avec vos idéaux, étouffée par cette machine infernale qu'est le quotidien pour être le plus beau, le plus aimable, le plus costaud. Il offre cette place à cette onde qui vous berce, vous tient, vous inonde de liesse, cette mélodie qui fait disparaître toutes les laisses, même celles que l'on avait choisies. Sa persévérance, sa constance ouvre une chance immense, de s'écouter soi, de se confier tout bas, de ne pas tricher avec ce que l'on a au fond de soi.

D'entendre sa liberté.

Ce n'est pas lui qui donnera les solutions, les directions, les injonctions, mais sa survenue permet enfin de se poser les bonnes questions, de prendre en compte son propre point de vue sans plus de perturbations, de considérer que l'on a pas gagné ou perdu, mais bien tenté un choix qui ne sera plus, ouvrant en revanche à une nouvelle voie inconnue. Son vaste espace singulier permet de s'y perdre, de s'y promener, de choisir l'herbe ou le bitume pour avancer, par l'abondance des possibilités qu'il accueille, sans plus d'obstacles ou d'écueils construits par l'esprit maniaque qui enjoint que tout progresse tout seul après la mise en place de mécanique tels des cercueils.

De s'autoriser à rêver.

Ce n'est pas lui qui viendra vous cadenasser les issues, les sorties  ; vous dire où mettre les pieds pour éviter les ennuies  ; vous hurler  : «  La bourse ou la vie  !  ». Il n'est pas cet adversaire que vous devez vaincre pour le camoufler comme un peintre la toile blanche qu'il toisait et qui ne pouvait dignement rester dans cet état de vacuité. Sa puissance n'est pas de celle qui nécessite d'écraser, de piétiner, de confiner pour se sentir exister par la contrainte ainsi exercée devant la nécessité de vaincre tout ce que l'on pourrait rencontrer. Son déploiement n'a rien d'un empêchement, mais au contraire d'une opportunité pour se mettre en avant, se valoriser, se considérer et non plus disparaître parmi tout ce que nous avons amoncelé.

Devenir notre allié.

De ce silence et de cette solitude jaillit enfin ce constat évident, de combien l'on a été violent face à nos propres errements, de combien l'on a été impitoyable face à nos erreurs d'enfant, de combien l'on a été brutal face à nos échecs patents,

et de combien il est vital de s'autoriser bienveillant  ;

que nous ne sommes pas des machines avec du carburant,
que nous ne devons pas une dîme au premier seigneur venant,
que nous avons la vie entière pour expérimenter la joie de l'instant.

Alors dans ce silence, avec pour seule compagnie notre souffle apaisé,
acceptons de se rappeler cette vérité  :

La vie n'est que rencontres, avec soi en premier.

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