Direction

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 La vue n'est pas très claire, le ciel encombré, au sommet de cette montagne égarée où l'atmosphère paraît curieusement chargée d'une sorte d'électricité. Le chemin emprunté conduisait cependant exactement à cet endroit, sans discuter, mais ne se dévoile aucun panorama, aucun objectif pour continuer, juste un brouillard d'embarras qui n'en finit plus de poisser.
Assis sur un rocher, le voyageur ne sait plus trop quoi penser, après ces mois de galère pour atteindre ce promontoire sans objet, ce cul de sac obstrué par les nuées. À ses pieds, son sac, bien trop léger, une gourde vide de breuvage et une carte déchirée, autant d'ustensiles sans plus d'utilité à présent que la nuit commence à tomber et que plus un indice n'indique de trajet.
Un air vif s'en vient cingler ses joues maintenant d'un rouge vif que les frimas ont animées, manière de l'exaspérer et de lui rappeler qu'il est hors de question de traînasser. Ses doigts s'engourdissent un peu, en dépit de mitaines aux maillage serré, et la fraîcheur du roc sur lequel lui est posé devient gênante à se diffuser avec une constance insistante et obstinée.

Un cri dans le lointain lui fait se rappeler qu'il n'est pas le seul vivant dans ces étranges contrées, sans que puisse être défini s'il s'agit d'un animal ou d'un ami, dans ce froid minéral qui précède l'oubli. Les échos de ces sons se diffusent dans toutes les directions, à la façon d'un chœur en pleine oraison, sans aucune chapelle pourtant, sans la plus petite bénédiction.
Une lueur semble palpiter, là-bas, au travers des brumes étirées en une plainte silencieuse alors que l'obscurité s'apprête à devenir victorieuse du jour, du soleil à la vibration merveilleuse. Elle vacille, elle tremble, elle paraît presque invisible au fur et à mesure que les nuages se rassemblent dans une parade ouatée aux fins d'étouffer toute indication qui pourrait aider.
Une odeur de gouffre et d'humidité remonte soudain chatouiller le nez, en un bouquet de parfums qui déroutent et perturbent qui s'essaierait à les analyser. Elle paraît refouler de sous la montagne, par un passage secret, petit explorateur à l'obstination admirable de vouloir à tout prix prendre aussi de la hauteur et ne pas demeurer contrit dans les profondeurs.

Perplexe et de guerre lasse, le voyageur renonce à remonter sa trace, à tout le moins tenter de s'extirper de ce bourbier tenace pour s'avachir sous une toile de tente montée à la hâte, en dilettante qui n'a pas conscience de ce qu'est une nuit sur le flanc d'une pente, dans le glacis d'une montagne oppressante, elle qui n'a cure de qui prétend l'explorer ou l'occuper, que ce soit par hasard ou par volonté.
Le voyageur a sombré dans un sommeil mérité, après tous les efforts déployés, l'un de ceux où pas un rêve ne devrait se manifester, écrasé par l'effort et l'énergie dépensés pour atteindre ce pseudo-réconfort qui ressemble fort à un pis-aller, à un faute de mieux, à un pas de côté pour s'éviter la réalité, pour ne pas remettre en question les choix initiaux qui ont été posés et ont conduit à cette dérive glacée.
L'agitation se met pourtant à le gagner, à le contraindre, le ligoter dans le pauvre et insuffisant duvet qu'il avait emporté et qui tient plus de la couverture élimée tout juste bonne à cirer ses souliers. Il tourne, il vire, il ne trouve pas la position qui lui conviendrait pour qu'il puisse au moins se dire qu'il va récupérer, que demain le meilleur sera à venir et qu'il a juste à patienter.

Et puis le vent se met à souffler, par à-coups d'abord, pour ne pas s'annoncer trop brutalement, puis dans un intense raout à décorner tous les bovins environnants, à remettre à zéro tout l'espace du sol au firmament, à s'obliger à attacher volets et fenêtres pour ceux qui avaient la chance d'avoir un foyer à l’âtre ronronnant d'un feu aux couleurs orange, jaune et dorée, bienfaisant gardien qui veille sur la maisonnée.
Et puis la tente s'arrache de la terre dans un grand bruit prolongé, à la manière d'un coup de tonnerre qu'un démiurge énervé aurait lancé, pour se faire entendre et respecter des intrus qui osent s'inviter sans préavis ni volonté d'à tout le moins se présenter, solliciter l'asile, voire s'excuser d'avoir les yeux penauds et le ventre qui trille de famine et de regrets.
Et puis les affaires se dispersent de tous côtés, à la manière d'une averse qui déferle sans ménagement, sans discernement sur le monde et le transforme en désolation et ruissellement, à la fois pour le rincer, le purifier, mais aussi pour l'hydrater et le régénérer dans un brassage de chaud et de froid, de sec et d'humidité, de bon et de mauvais, synthèse de la vie telle qu'elle est.

Le voyageur se réveille en sursaut, trempé, et s'épouvante de ce qu'il ne peut que constater ; son voyage qui se transforme en vaudeville, ses projets qui sont emportés, sa nuit qui risque de durer et de ressembler à un radeau à la dérive sans même flotter, plutôt s'enfoncer dans la boue et les brindilles, sans qu'à l'horizon ne s'annonce ni aide, ni direction, ni ville vers laquelle se réfugier.
Le voyageur s'ébroue, peste, tempête de cette fatalité, avec le sentiment que le sort s'acharne à ruiner sa destinée, à lui forcer de rendre les armes avant même que le combat ait commencé, sans lui offrir la moindre chance autre que capituler, sans lui donner l'opportunité de faire part de ses désirs et de les évoquer, en un songe éveillé qui offrirait l'illusion d'un répit dans ce bourbier.
Le voyageur finit par s'effondrer en pleurs, versant toutes les lames de son cœur comme un bébé qui aurait peur de ce minuscule insecte au plafond que les reflets de sa veilleuse transforme en colossal dragon, prêt à s'abattre sur lui et le dévorer sans sommation, lui dont les ambitions étaient sans limite et qui n'a même plus la moindre chemise, le moindre pantalon pour se présenter autrement que toute honte bue, le rouge au front.

Mais l'averse cesse d'un coup  ;
Mais les nuages se dissipent jusqu'au bout  ;
mais les étoiles se mettent à briller dans un scintillement presque fou  ;

et le voyageur de réaliser que l'eau est montée presqu'au haut de la montagne, transformant ce pic en île, ce sommet en accès facile, ce bout du monde en port pour tous les marins à la ronde. N'est-ce d'ailleurs pas un navire qui accoste là-bas, dans ce creux de vallée transformé en crique protégée  ?
Le voyageur s'empresse de rejoindre cet allié inespéré, agitant les bras, hurlant qu'il a besoin d'être sauvé. Mais personne ne répond sur le pont de bois, et plus le voyageur s'approche, plus il est intrigué de comprendre que ce bateau est le jouet qu'il avait au fond de sa poche, qui a soudain crû à cette taille inespérée. De fait, il reconnaît les couleurs des mats, cuivrées, le bastingage, lustré, la proue argentée,

et le nom gravé sur le côté  : «  Liberté  ».

Il ne lui reste plus qu'à embraquer.

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