Ange

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 S'imaginer le roi du monde et réaliser qu'ils sont des milliers, de la naissance à la tombe, à occuper ce trône désiré, dans une interminable ronde pour savoir qui pourra le garder, alors qu'au dehors la révolte gronde et que tout sera emporté dans le cataclysme d'une trombe que rien ni personne ne peut arrêter.
S'envisager au cœur de catacombes à chercher le trésor caché, à louvoyer entre les restes de cadavres et les pièges disséminés, dans une quête improbable que personne n'a demandée, mais que l'on s'est attribuée pour ne pas rester le seul à la table d'un banquet que tout le monde a déserté.
Se propulser sauveur à qui il incombe de rassembler les rescapés d'un carnage engendré par une bête immonde que personne n'ose affronter, chacun réfugié dans son petit pré carré pour ne surtout pas savoir ce qu'elle est et ce pour quoi elle a été libérée, laissant le champ libre à ses atrocités.

Du haut de cette colline où l'on embrasse le paysage à nos pieds, il devient particulièrement difficile de dire que l'on a atteint le sommet quand s'affiche au loin la succession des cimes de montagnes que le soleil fait briller, en autant d'objectifs ultimes que l'on est pas prêt d'arpenter, tant est longue la route qui va nous conduire à leurs pieds pour nous rappeler que nous ne sommes qu'au début de notre épopée.
Du haut de cette colline où l'on prend le temps de se poser, l'on ne peut que pointer à nouveau les ravages que rien n'a pu empêcher, ces citadelles en feu, ces forêts décharnées, les hordes de malheureux que des monstres ont terrifiées, spectacle ni triste ni heureux, image de la vie telle qu'elle est, succession d'épreuves du feu et de répits inespérés pour qui a le courage de la traverser.
Du haut de cette colline où l'on ne sait plus où aller, rester ainsi à la lisière de ce panorama déployé ou bien plonger dans la matière afin d'en extirper sa vérité, il devient compliqué de prétendre que l'on a compris qui l'on est, face à tout ce que l'on peut voir et entendre, tout ce qu'il demeure à explorer, en autant de méandres d'un fleuve que risquerait de nous emporter.

Alors on patiente, on fait ce que l'on a toujours fait, laissant les souvenirs indistincts et les réminiscences angoissantes nous traverser comme des lambeaux que le vent emporte mais qu'il nous renvoie sans arrêt, en un jeu trouble et permanent dont nous ne saisissons pas l'objet.
Alors on réfléchit à ce que l'on a fait, en un inventaire partial et imparfait, à l'image du piédestal sur lequel on s'est posé, plus haut certes, mais tellement limité par rapport à tout ce à quoi l'on pourrait avoir accès et tout ce qui apparaît, à la fois dans ce monde, mais surtout dans ce qu'il tient caché.
Alors on hésite à poursuivre ce que l'on a initié, en une course dont la vitesse commence à nous dépasser, comme si l'on était monté dans un voiture qui s'avère être une fusée et que sa puissance nous explose à la figure tandis que nous nous mettons à trembler devant l'ahurissante aventure vers laquelle elle est en train de nous emporter.

Cette colline était pourtant un objectif, mais elle se transforme en arrêt, et il devient compliqué d'ignorer les coups de griffes que cette bête se met à vous donner, en autant d'avertissement qu'elle vous a reniflé et qu'il va devenir urgent de décider si l'on choisit de s'y confronter ou si l'on poursuit sa quête inachevée.
Cette colline ressemblait à un paradis, à l'objectif espéré après tous ces jours et ces nuits que l'on a traversés, en souffrance et en guerre contre de si nombreux ennemis que l'on en venait même à douter que la paix ait jamais existé, vague et brumeuse idée qui aurait germé dans l'esprit d'un fou égaré.
Cette colline devient un piège, une facilité, à présent que le soleil cède peu à peu la place à une tempête de neige qui menace de nous congeler, dans un sarcophage de glace et de rocs mêlés, nous offrant ce vers quoi nous tendons à ainsi persister de stagner  ; un enterrement parmi les glaçons de la vanité.

L'on a pourtant essayé de ne pas stagner, d'apprendre et de progresser, à la fois poussé par la crainte de ne plus se réveiller, mais aussi terrorisé par les plaintes de ceux qui ont échoué à devenir humains et non plus objets.
L'on a pourtant fait en sorte de ne pas sombrer, en poussant toutes les portes que l'on découvraient, pour n'en révéler qu'une nouvelle cohorte dont le nombre ne semble pas devoir s'arrêter de grimper.
L'on a pourtant voulu cette fuite en avant, dans l'intuition obsédante que l'on avait plus le temps, ni de tergiverser, ni de lutter, à moins de finir par sombrer dans le néant de l'oubli et de la médiocrité.

Pour quelle raison accepterions-nous soudain de régresser, après toutes ces années de perdition et avoir enfin avancé  ?
Dans quelle logique devrions-nous d'un coup nous arrêter, après avoir découvert l'élan et la force qui nous propulsaient  ?
Par quelle réflexion serait-il bon d'abandonner la voie dont nous a été montrée la direction et l'objet  ?

Si l'on se rêve en guide, en veilleur incontesté, il est vital de ne pas confondre pause et arrêt, dans ce chemin qui compose notre destinée, par des arabesques dont le subtil tracé s'effacera bientôt sans plus un reste pour nous inspirer.
Si l'on s'imagine en prêcheur, en rêveur inspiré, il est prudent de ne pas se reposer sur ses lauriers et jeter dans l'instant cette couronne qui nous empêche d'entendre tout ce que l'on a encore à écouter.
Si l'on se veut en sage, en référent respecté, il est important que l'on accepte ce qu'il reste encore à appréhender, de savoirs et d'expériences qui n'ont pas pour objet de nous épuiser mais de nous offrir d'accéder à l'essence de qui l'on est.

Ce ne sera qu'à ces conditions et sous ces aspects que l'on pourra alors accéder à ce trône, à ces sommets, non pas comme un conquérant ou un sujet, mais comme ce que l'on a été tout ce temps  :

un ange qui s'ignorait.

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