Gentille

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Il n'y a pas matière à se faire la guerre, face à ce soleil qui brille et à sa lumière. Les rayons qui se diffusent ornent le ciel d'une couronne bleu-jaune, bordée d'un arc-en-ciel. L'éclat de cette lumière ne manque pas de surprendre, au regard de ce qui plane dans l'atmosphère et semble attendre, un orage, des nuages et le tonnerre qui se fait entendre. Mais l'astre ne renonce pas, ne cesse pas de diffuser à tout va, sa chaleur, sa douceur, sa joie, en dépit de ce sombre présage qui monte pas à pas, en une lisière qui menace de tout englober avec soi, étouffant, et l'envie, et le plaisir d'être soi.
Pourtant, le temps est changeant, en dépit de cette volonté d'aller de l'avant, de faire que ce matin en soit un rayonnant, et non pas ce brouillard indistinct qui menace de faire sombrer l'ensemble du paysage dans le néant. L'énergie dépensée à maintenir de la vivacité, de la gaieté devient de plus en plus difficile à contrôler, à la fois boussole et rempart qui risquent de perdre leur utilité, face à cette langueur tenace qui persiste à se manifester. Il ne faut en effet pas perdre la face, ne pas abdiquer, et continuer à pouvoir se regarder dans la glace et ne pas grimacer.
Il faut alors espérer la nuit, son intense miroir inversé où tout ce qui s'y réfléchit ne prendra sens que dans la journée. Cet interlude choisi, ce petit répit qui est offert ainsi permettra peut-être de se rappeler ce qui nous tient en vie, dans les brumes du sommeil et dans les rêves qui ont surgi. Ce sera l'occasion de se dessiner ses propres paradis, minuscules sûrement face à l'éternité, mais uniques, choisis et de toute beauté devant l'infini. Le matin qui naîtra sera alors baigné de ce fugace trésor, la certitude que l'on peut encore, l'évidence qu'il n'y a rien à craindre dehors, la chance de croire que rien n'a vraiment d'importance, à part être bien, une évidence.

Et ce matin, le voilà  ; la fenêtre est ouvert, la chemise de nuit sur les draps et l'on se dévoile, nue et offerte à ce soleil que voilà. Certes, l'on aperçoit les nuages, mais l'on sait qu'ils ne seront que de passage, voyageurs denses mais légers, qui apporteront fraîcheur et humidité, avec un réconfort profond, celui d'avoir été purifié.
Malgré tout, ce jour est différent, on le sent, on le devine à la manière dont tourbillonne le vent, comme au travers de vignes, en passant dessus et en dedans, comme s'il lutine et ne veut pas se poser un instant. Son insistance à tout soulever, retourner, de la taie d'oreiller à la photo sur la cheminée, commence à porter sur les nerfs, ainsi qu'un mini enfer où dormir serait autorisé, mais avec la musique à fond et le son allumé. Il ne fait pas bon tourner en rond dans cette maison où toutes les poussières se dévoilent et virevoltent, encanaillées par cette sorte de révolte autorisée par ce zéphyr non invité.
Alors on se secoue, on évacue tous ces moutons dessus/dessous, on balaye et on brosse comme jamais, pour éviter toute future anicroche et le risque de devoir bien trop tôt recommencer cette corvée du nettoyage improvisé. L'énergie dépensée est phénoménale, de l'ordre de la débauche magistrale, et tout cela pour quoi  ? Parce qu'un courant d'air aurait fait ce pour quoi il est là, visiteur mutin qui ne fait rien que s'amuser un brin  ; mais pour soi, cet intrus n'a pas à rester là, il n'a pas ce droit et on ne le laissera pas devenir importun, malotru et mesquin sous prétexte qu'il est taquin. Et à ainsi briquer et astiquer, voilà qu'a disparu la journée, dans un tourbillon de seau et de balai, dans un lavage à grandes eaux qui n'avait aucune nécessité, et que le soleil s'est dissipé, laissant la place à un ciel bleu acier, moucheté de lucioles en paquet.

Le jour est passé, la vie s'est envolée, la joie n'a même pas eu le temps d'exister.

Le lendemain est une énergie différente, ensemble de sons et de musiques chantantes, à donner l'envie de pousser sa voix, dans des gammes que l'on n'imaginait pas. La fenêtre à nouveau ouverte autorise la lumière à se déverser, et ce fichu vent à se représenter. Derechef, voilà que la poussière est en liesse, sortie de nulle part puisqu'astiquée du matin au soir, mais malgré tout, elle est là, elle vole partout et s'incruste de haut en bas.
Les manches sont retroussées, l'eau savonneuse déversée et la guerre déclarée à cette inopportune visiteuse. Ce n'est plus du ménage, c'est un carnage  : tout est mis sens dessus dessous, tout est déplacé dans un rythme fou, tout est briqué de bout en bout, dans une rage que ceci ne survienne plus du tout, que l'on puisse ne jamais recommencer et enfin s'en désintéresser. Il n'est pas question que le plus petit débris puisse échapper à tous ces produits, détergeant, rinçant, désinfectant. Et lorsqu'enfin l'on s'estime content, l'on ne peut qu'assister au coucher du soleil s'enfuyant, avec la désagréable impression de s'être transformé en esclave méritant, mais que personne ne viendra féliciter, jamais.
Alors, tandis que l'on remise serpillère et chiffons, que l'on allume la lumière du plafond, s'affiche une véritable provocation  : une toile d'araignée et ses circonvolutions. Le cri de rage que l'on pousse fait s'envoler une nuée de chauve-souris dehors, comme un feu de brousse, pressées d'aller explorer les méandres de la nuit qui s'est déclarée, à la manière de touristes égarés, à batifoler de tous les côtés. Passée la stupéfaction, la question qui demeure est de savoir comment elle a fait, si elle guettait, si on l'a ignorée, si elle est apparu en un clin d’œil stressé  ; mais par-dessous tout, pourquoi, grands dieux, cela ne s'arrête-t-il jamais  ?

Et c'est avec cette question que l'on va se coucher, épuisé de ne pas avoir eu raison de cette saleté.

Le réveil a bien sonné, comme programmé, mais l'on ne bouge plus, l'on ose plus ouvrir un œil ou les volets, de peur, tétanisé de devoir se mettre à nouveau au labeur, sans même le temps de déjeuner, oppressé, affamé et épuisé. Par derrière les vitres, perce certes cet éclat qui invite à aller le rencontrer et s'en inspirer, vif, enjoué et libéré. Mais l'angoisse de croiser encore une tâche sur le parquet fait se tordre nos entrailles sans arrêt. Il n'est plus question de se lever.
De sous les draps, le regard erre et baguenaude à tout va, comme en maraude et en paria, visiteur impromptu qui ne sait plus à la fin s'il est déjà passé par là, si tout ce panorama est connu, cette tapisserie lilas, cette table de nuit en bois, ce réveil au tic-tac droit. Et la panique s'abat sans préavis, à d'un coup voir ces grains blanc-gris dans les rayons qui se sont mis à filtrer et percent l'espace de leurs raies colorés. La poussière est là, elle n'est jamais partie, elle semble faire partie de soi, en dépit des efforts pour que tout luise et soit poli sans arrêt, obsession qui est en train de nous annihiler.
Roulé en boule, la tête sous l'oreiller, l'on sent les larmes qui coulent de cette bataille rangée, dont le vainqueur n'est pas celui que l'on voudrait, au point même que la nuit arrive à la vitesse grand V. Il n'est pas question de dormir cependant, après toute cette journée passée à réfléchir sans répit, à chaque instant, de se demander si l'on est maudit ou si un magicien s'acharne à nous torturer, avec l'angoisse de ce qui nous attend après ces heures écoulées, à peut-être devoir sombrer dans un océan de déchets, ignobles, innombrables, énormes, insurmontables.

Il faut ce rayon de Lune, là, juste sur la table, pour que soudain tout se transforme en diamant, en marbre, en glace dont le chatoiement envoie des reflets changeants, admirables. Il n'est plus question de poussière, mais de matière. Il n'est plus question de saletés, mais de reflets. Il n'est plus question d'hésiter, mais de se lever, nu ou habillé, mais à tout le moins sur ses deux pieds.
Dans le pénombre de la chambre à coucher, la maison s'est transformée en palais des songes, des secrets, en labyrinthe des émotions, des regrets, en révélateurs de notre condition et de notre piège parfait  :

la raison, en vérité,
cette obsession à tout expliquer.

Il est à présent temps de faire ce feu dans la cheminée, d'allumer les bougies de tous les côtés, de brancher les guirlandes de l'entrée au grenier,

de créer sa propre lumière, sa propre éternité,
afin d'éclairer la place que l'on a sur cette Terre,

celle qui nous est donnée, ni pire ni meilleur que ses frères d'humanité,
mais unique dans l'iridescence qu'elle s'emploie à diffuser,

le cœur de notre amour, de notre gentillesse, de notre curiosité,
qui nous pousse à nous dépasser sans cesse pour ne rien regretter,
de ces liens, d'anniversaires ou de kermesses qui sont nos souvenirs partagés,

la Vie, telle qu'elle nous est donnée.

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