Futile

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Le regard dans le miroir est froid, impitoyable, à la manière d'un scanner, à sonder la moindre ride, la plus petite imperfection à gommer, ne s'autorisant pas un quelconque battement de cil pour ne pas être troublé. Il n'a de cesse de scruter, chercher, dénicher cette anomalie, cette singularité qui pourrait trahir que ce visage est en vie et non pas la perfection incarnée, en un travail titanesque de gommer tout ce qui fait la beauté, de hiatus unique, de mignon grain de beauté pour ne plus laisser que la peau lisse et le sourire figé.
La tâche est inhumaine,  à vouloir ressembler à une poupée qui ne bougerait qu'au travers des chaînes que des stéréotypes ont figées, pour que personne, pas la plus petite critique ne puisse la toucher, à part peut-être un zéphyr qui oserait faire s'envoler une mèche plaquée. Pour le reste, tout se doit d'être calibré, dans la norme, dans la banalité, certes bardée d'excellence et de soins parfaits, mais si terne, si triste que c'en est à pleurer.
Mais même cela n'est pas permis, pas autorisé, en une sorte de calice à boire jusqu'à la lie au point de s'étouffer, et que ne soit pas reproché de ne pas avoir fait ce que l'on nous a dit  : «  Assis, debout, couché  », en un très propret animal de compagnie que l'on sort pour le montrer, à la manière d'un singe savant ou d'un valet de pied dont on chantera les louanges tant qu'il réalise ce qu'on lui a demandé, paisible, docile et surtout sans aucune vague qui puisse se soulever.

Chaque jour qui passe n'est que la répétition de la construction de cette armure qui écrase, nie, étouffe tout ce que l'on est, d'imparfait, de marbré, de fou ou de distrait, de jeune écervelée. Et le travail de sape ne cesse presque jamais, comme l'on se drape dans une cape pour prétendre jouer à ce que l'on n'a pas été, ni de loin, ni de près, en un rôle costumé où les acteurs n'ont aucun plaisir à exprimer, juste bouger comme des marionnettes rouillées.
Chaque heure qui s'enfuit est un drame contre lequel il faut lutter, sans trêve, dans un mouvement indéfini pour peu qu'il permette encore de se leurrer, de prétendre que la partie n'est pas finie, que le spectacle peut continuer, à peintre toute l'existence en gris parce que cela est si calibré, neutre, poli, à la manière d'une prison aseptisée, aussi inabordable qu'un vaisseau de bois et de lumière qui fuserait sur une mer dorée.
Chaque seconde qui plombe devient le décompte d'un hécatombe, de tous ses espoirs et tous ses rêves envolés, qui tombent ainsi que des bombes ravageant nos espoirs passés, en les balayant dans une infernale trombe qui les envoie valser dans des caveaux d'outre-tombe que la poussière finit par étouffer, en un linceul immonde que personne ne viendra pleurer.

Et le rituel se poursuit pourtant, en une sorte de supplice éternel de continuer à ressembler à un mort-vivant, figé, glacé, parfaite mécanique qu'un technicien surveille pour qu'elle ne vienne surtout pas à dérailler, ou pire, à se mettre à se transformer en une abeille, un soleil, un souffle léger, à la place de ce pesant appareil qui a tout oublié, y compris comment il en est arrivé à sombrer dans ce sommeil que seul une clé calibrée peut déverrouiller.
Et les gestes se répètent, par un étrange ballet où chaque danseuse ne pourrait faire qu'un seul pas déguisée en soubrette pour distraire et amuser la galerie qui se complet à les voir exécuter cette grotesque pantomime pour benêts, chorégraphie donnant mal à la tête tellement le cadre est figé, lent, où chacun s'apprête à ralentir, freiner, et surtout ne pas rire de peur de troubler ce masque collé, déguisement pour permettre d'être présente à ce monde qui participe à une fête à laquelle l'on n'est pas invité.
Et la litanie s'inscrit dans une cadence de bête, imposée, programmée pour que pas un ne soit à même de réfléchir, la considérer et soudain devoir tout faire pour en sortir, s'enfuir et ne pas revenir au sein de cet enfer normé, sorte de parade militaire pour esprits dérangés qui accepteraient sans mot dire de marcher au pas cadencé, alors que le soleil commence à luire et les oiseaux à chanter, avec pour seul message de dire  : «  Enfin, l'on peut s'amuser  !  »

À contempler ainsi toutes ces mains si affairées à nouer les liens qui viennent à les entraver, l'on se demande si demain vaut la peine d'être imaginé, tellement est incertain d'arriver à leur faire entendre qu'elles pourraient tout aussi bien étreindre, toucher, caresser ou quoi que ce soit d'autre pourvu que ce soit tout sauf s'étrangler.
À regarder cette application, cette obstination à se corseter, à serrer avec soin ces fils qui empêchent de respirer, l'on ne peut s'empêcher de ressentir la désolation, la tristesse nous gagner, devant tant de détermination si dévoyée à creuser son propre tombeau pour s'y écrouler.
À considérer tous ces condamnés tresser les cordes prévues pour les éliminer, l'on se met à prier qu'au moins l'un d'entre eux ose relever la tête, recommence à penser qu'il a peut-être une chance, là, tout de suite, de s'échapper au lieu d'envisager la potence comme unique plan de carrière assumé.

Le plus étonnant dans toutes ces gesticulations décérébrées reste que chaque acte, chaque mouvement ne sert à rien d'autre qu'à se cacher, dans un comportement troublant, futile, incroyable de banalité, sans l'once d'une étincelle d'intelligence ou de sagacité, redondance d'une négligence à inventer la vie que l'on a toujours souhaitée, faite de chants et de danses débridées, de plaisirs et de jouissances assumées, de frénésie et de transe exacerbée, où la vitalité de l'existence pulse de tous côtés.
Le constat est consternant, déroutant, d'une insondable perplexité, à essayer de comprendre pourquoi et comment l'on a pu ainsi arriver à considérer que le bonheur le plus puissant serait de ressembler à une image figée, reproduction sans saveur d'une, de deux autres, de dizaines de milliers, et en quoi se complaire dans cet enfermement serait gage de liberté, de volonté,  d'inventivité, alors que ne se manifeste qu'un sombre hurlement qui sourde que l'on est en train de crever.

Et si, pour une fois, l'on osait,

rire, respirer,
lire, rêver,
vibrer, bouger,

plutôt que de rester sur ce canapé à attendre que le premier pantin venu vienne nous sonner  ?

Et si, pour cette fois, l'on décidait de

vivre et d'explorer,
dire et exprimer,
sourire et rayonner,

plutôt que de continuer à tenir cette image de parfait petit objet juste bon à satisfaire les besoins d'autres dont nous n'avons rien à carrer  ?

Peut-être qu'alors on pourra enfin se regarder à nouveau dans ce miroir, et y voir ce que l'on avait jamais remarqué  :

la joie de tout l'amour que l'on se portait.

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