Musarder

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Nous avons tant couru, à vouloir à tout prix prouver que nous avons tout vu, tout visité, dans un marathon que personne n'a réclamé  ; mais parce qu'il ne saurait être question de ne pas être désigné champion, de ne pas se donner à fond, nous avons poursuivi cette course de fond, et ce sans répit, sans même une respiration pour profiter un peu de la vie et de ses créations.
Nous avons tant parcouru, à la recherche de ce chemin que d'autres ont proclamé avoir su, le seul, l'unique qui conduit au but, au sens, sans boussole ni longue vue, uniquement l'évidence que l'on a toujours cru à une existence immense dont nous serions l'élu  ; mais parce que nous ne l'avons pas encore trouvé, nous ne nous octroyons aucune pause, aucune halte méritée et poursuivons notre quête effrénée.
Nous avons tant vu, avec l'obsession de devoir tout rapporter, tout raconter, dans la seule perspective de montrer que l'on n'a rien raté, des paysages, des personnages, des visages qu'il nous était recommandé de croiser, d'arpenter, de traverser, de rencontrer  ; mais l'amalgame de tous ces souvenirs empilés n'a fait que rajouter au tournis qui commence à nous gagner à ressembler à une toupie que rien n'arrive à arrêter.

Il semble qu'un chronomètre ne cesse de faire défiler dans notre tête sa litanie de chiffres comme autant de coups de griffes, de scansions impitoyables nous rappelant que nous sommes périssables, limités, oubliables et qu'il est urgent de ne jamais omettre d'écouter ce battement insupportable, marqueur de la fatalité inévitable, du fait que nous n'avons pas de temps pour s'autoriser l'agréable.
Il semble que la vie doive se dévorer par tous les bouts, de peur d'en laisser une miette, un mauvais arrière-goût si nous ne nous sommes pas gavés jusqu'au bout de cette nourriture, riche ou avariée, que nous engloutissons comme si nous étions un trou et qu'il faille le combler avec tout ce que nous pouvons trouver, de bric, de broc, de bouts, pour calfeutrer cet abîme en nous.
Il semble que personne ne soit à même de mettre un terme à cette course de fous, bien que la lumière s'éteigne et que le noir envahisse tout, en la démonstration qu'il est temps de lever le pied, de ne plus vouloir d'accélération sous peine de valdinguer dans le fossé et de n'obtenir que bleus et contusions, en lieu et place de ce que nous méritons  : ce repos, cette contemplation.

Il est évident que nous sommes à bout, que nous atteignons le bout, de nos capacités, de nos espoirs, de nos regrets  ; qu'à le nier, nous ne faisons qu'empirer cette tension, resserrer cette corde qui nous étouffe, nous coupe la respiration, nous scie les genoux, en une torture que nous nous infligeons pour refuser de laisser sortir ce qu'il y a de meilleur en nous et que n'en peut plus de dépérir à nous rendre fous.
Il est évident que de cette compétition ne sortira que des perdants, avec peut-être au moins un vainqueur, mais qui n'aura personne avec qui partager son bonheur, héros paradoxal d'une sélection abominable où celui qui est acclamé n'existe que parce que tous les autres ont échoué, à tenir le rythme insensé, à s'accrocher à ce convoi qui n'en finit pas de filer, à vouloir tout simplement trouver leur voie, sans plus d'anxiété.
Il est évident que ces jeux sont pipés, que l'organisateur sera le seul qui va gagner, en démiurge effroyable qui requière de la chair à broyer, et pour lesquels chacun s'empresse de s'inscrire pour participer, en dépit de son intérêt, pour ne pas être taxé de lâcheté, pour faire comme tous les autres qui s'y sont auparavant fracassés, exemples évidents que tous persistent à ignorer.

La solution est pourtant à portée, mélange de bon sens et de facilité, plutôt que de s'obstiner à crier que l'on n'arrive plus à respirer.
La solution est pourtant innée, inscrite au plus profond de nos fibres en un code qui n'a rien de secret.
La solution est pourtant partagée, par le plus grand nombre, du vieillard au bébé, de la naissance à la tombe, en pleine accessibilité.

Prendre le temps,
le nez au vent,
et savourer.

Ce n'est pas une abdication, pas un reniement, une abjection.
C'est l'unique voie pour ne pas perdre la raison.

Ce n'est pas une erreur, une faute, une trahison.
C'est se respecter, soi et ses émotions.

Ce n'est pas une errance, une imprudence, une digression.
C'est le bon sens qui conduit à la libération.

Le pas se ralentit, le corps retrouve un sursis, en un soulagement patent, évident, bienfaisant pour qu'enfin l'on reprenne goût à la vie. Tout ce qui était urgent devient soudain transparent dans l'instant et s'envole dans un bruissement de feuilles qui se dissout dans le soleil couchant. Tout ce qui est nécessaire bascule irrémédiablement dans le secondaire, l'accessoire et l'éphémère, comme l'on rangerait dans un colossal tiroir tout ce qui occupait l'espace du ciel à la terre.
Les pensées se calment, l'esprit se découvre une flamme et non plus un incendie qui le rongeait jour et nuit. Les sollicitations n'en sont plus, quand un grand silence se fait comme il n'y en a jamais eu, une absence de bruit et de but, juste l'onde paisible d'un calme qui se diffuse, étendant ses bienfaits de plus en plus loin, de plus en plus près, pour que personne ne puisse cette fois l'ignorer, prétendre qu'il n'a jamais existé, comprendre qu'il s'agit d'une nécessité, celle de se poser.
Les émotions ne vibrent plus d'une angoisse infinie, mais renouent avec la joie et la gaieté de pouvoir enfin rayonner dans une pleine harmonie, arc-en-ciel déployé qui s'affiche dans la nuit des cauchemars dissipés pour les remplacer par des gouttes de lumière qui perlent  de bienfaits. L'incroyable puissance de ces colorations ramènent à l'essence de notre condition, bien loin de cette frénésie et de sa malédiction, en une divine harmonie et un bain d'absolution, régénérateur de nos envies, indicateur de notre perfection,

pour nous autoriser enfin à comprendre que le but n'est pas l'inaccessible destination,
mais bien le temps que nous nous autoriserons à prendre lors de nos pérégrinations,
précieux moteur de notre bien-être et vecteur de nos transformations,
pour nous conforter dans l'évidence que notre existence est une fête,
et que nous y sommes les premiers invités.

Alors offrons-nous la capacité d'en profiter.

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