Binaire

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

L'identité que l'on se constitue n'est pas le fruit du hasard, ni de la chance non plus, dans une distribution qui résulterait d'un grand foutoir et de ce que l'on réussirait à grappiller en surplus.
Le nom que l'on s'attribue n'est pas le miroir que l'on a toujours cru, au sein duquel l'on tente de s'apercevoir, limpide ou brouillé, unique ou morcelé, en révélateur parfait de qui l'on est.
La personnalité sur laquelle on jette son dévolu n'est pas un oripeau dont on ne se détache plus, mélange d'armure et de seconde peau qui sert jusqu'à ce que l'on en puisse plus et qu'on crève d'en vouloir une autre à nouveau.

Voilà cependant qu'à peine incarné, l'on est marqué, parqué, labellisé pour que l'on trace la route qui a été programmée, non pas par nous mais par ceux qui vont nous élever, dans le désir ardent que l'on puisse leur ressembler et que l'on succède là où ils ont échoué. L'empreinte est si forte, si prononcée, qu'il nous faut presque une vie pour comprendre qui l'on est sous le joug de ce qui est écrit, appris, assimilé et accepté, que l'on ne sera jamais que le produit sur lequel on a bien voulu miser.
Voilà étonnamment qu'à peine exposé, l'on est envoyé dans un camp de redressement, non pas en prisonnier, mais en innocent volontaire qui ne sait pas encore désirer autre chose que ce qu'on lui dit de faire, que ce soit noir, gris ou rose, le paradis ou l'enfer. La surprise est totale de se voir alors accomplir des tâches interminables pour la seule raison que l'on est là et qu'il faut débarrasser la table, qu'un mari ou une femme est à votre bras et qu'il importe de fonder un foyer admirable.
Voilà pourtant qu'à peine arrivé, l'on est enjoint de courir, de grimper à la poursuite de rêves que l'on a même pas imaginés, sans aucune trêve pour se poser et réfléchir à ceux que l'on pourrait créer, en propre, sans difficultés, si l'on nous offrait, ne serait-ce que l'occasion de les considérer. L'on s'efforce ainsi de franchir toutes les portes vers lesquelles on nous a poussés, dans un élan qui n'a rien de spontané mais tient du coup d'épaule ou de la franche poussée pour que l'on n'ait pas le temps de se retourner.

Mais arrive un moment où cette interjection n'en est plus une, mais se transforme en obsession, tels des coups de marteau sur une enclume pour que prennent enfin formes ces envies d'espace, d'étoiles, de Lune, et que l'on se reconnaisse sans peine dans la glace, non pas comme au travers d'une brume où l'on se voit soudain faire la grimace et sous un costume de plumes, alors que l'on s'imaginait en rosace ou en dune, non pas en cette espèce d'objet rempli d'amertume.
Mais arrive un temps où cette direction n'en est plus une, ressemblant plutôt à une course à l’échalote à laquelle on participe, sans baskets, chaussures, ni bottes, attifé comme l'as de pique, perclus de crampes et de tics qui nous rendent au final incapable de même marcher et de nous tenir debout sans tomber, que ce soit de haut, d'une falaise ou dans la boue, du moins à la mise bas de nos idéaux qui nous font passer pour un fou, de tout d'un coup saluer du chapeau et s'en foutre de tout.
Mais arrive un instant où l'impression d’absurdité domine tout, nous rendant incapable de ne pas considérer que cela ne va pas du tout, que rien de ce à quoi l'on aspirait n'est en train de se concrétiser, dans un gâchis monumental de nos fabuleuses possibilités où il nous est demandé de balayer la salle de bal, au lieu de tourner-virer au milieu des lustres de cristal qui nous renvoient mille reflets, du monde, de sa beauté, de tout ce à quoi nous pouvons avoir accès, pour peu que l'on ose dire  : «  Je renais  !  »

À cet endroit précis, à ce carrefour de notre vie, à cet horizon où le ciel s'éclaircit, survient alors l'inattendu répit, cette pause qui nous donne l'opportunité de regarder où l'on a été catapulté, tout le fatras que l'on a accumulé, ceux ou celles qui nous ont accompagnés toutes ces années, ces autres qui nous ont abandonnés dans les tempêtes que l'on a traversées  ; ce que l'on est devenu, sans le réaliser.
À ce lieu exact, au beau milieu d'un sol criblé d'impacts, au centre d'un capitole qui s’écroule en pleine débâcle, s'expose alors l'évident miracle que l'on a survécu à tout ce que l'on n'a jamais voulu, mais exécuté parce que l'on nous l'a commandé et qu'en bons petits soldats, nous avons acquiescé sans mettre le holà à ces ordres qui nous dépassaient et semaient la discorde dans tout ce que l'on avait semé, comme une horde de bêtes enragées.
À cette position franche, où l'on vacille et l'on penche, incapable de plus se stabiliser, face à l'inévitable chute de tout ce qui nous maintenait loin du doute et de la vérité, éclate alors le message que l'on avait toujours redouté, en un non-dit qui n'en peut plus d'étouffer, en une bulle de regrets sur le point de crever, en un cri que l'on doit laisser jaillir de notre gorge étouffée  : que le monde change et que nous en sommes les messagers.

Alors ce nom que l'on portait, comme une croix qui nous écrasait n'a plus de sens, ne correspond plus à ce qui nous fait vibrer, de puissant, de libre, de vénéré, de cette énergie qui coule dans notre sang et pulse de nous emmener dans l'évident, dans le vrai, dans le présent que l'on aspire à embrasser  : qui l'on est.
Alors ce nom qui nous a été attribué devient comme une pollution, un poison qui n'a de cesse de nous épuiser, de nous annihiler, de nous nier, au contraire de tout ce en quoi l'on croyait, à l'inverse de tout ce qui nous portait, à l'opposé de ce où nous voulons aller  : la liberté.
Alors ce nom que l'on ignorait devient soudain comme un marqueur détesté, un souvenir de sombres heures où l'on était égaré, tel un enfant qui aurait eu peur et aurait couru dans tous côtés pour se jeter dans les premiers bras qu'il croisait, sans saisir que cette ombre qui effrayait était la sienne  : l'équilibre désiré.

Il ne survient alors plus de jour, plus de nuit.
Il n'existe plus d'amour, plus d'ennui.
Il ne reste que la Vie,

celle que l'on a méritée,
celle que l'on peut inventer,
celle que l'on a toujours rêvée,

où l'on n'est plus défini, mais immense,
où l'on est plus immobile, mais l'on danse,
où l'on n'est plus docile, mais en transe,

enfin innommé, mais accepté,
enfin effréné, mais libéré,

enfin digne de se reconnecter à notre nature première, pour se révéler.

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