Vraiment ?

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Ainsi donc, voici tout ce qui a été fait, de ces trésors et de ces cadeaux donnés ? Du haut de ce promontoire, le résultat n'a pas de quoi impressionner, mélange de vaste foutoir et de quête désordonnée. Il semble que seul a compté la course au pouvoir et à ses valets  : argent, domination, gloire, ce triumvirat dévoyé  ; que tout ce qui importait était de se lover dans des draps de soie et de ronfler  ; que la seule priorité restait d'assurer que l'on continue à se faire voir et à s'en féliciter.
Il n'y a rien de remarquable à ce qui a été réalisé  ; certes peut-être pour qui une ambition minable et entend s'en contenter, ou espère simplement rouler sous la table à la fin du banquet, oublieux de qui a invité et réuni tous ces notables, dans quel objet, mais sûrement pas celui de se goinfrer et de ronfler  ; comme si l'on avait proposé à la mariée de s'allonger, là, sur le canapé, et de se laisser abuser, dans une honte coupable de ne plus savoir qui l'on est et l'espoir que l'on portait.
Les excuses ne sont pas acceptables, plus à présent que tout ce temps est écoulé, avec toutes ces directions, ces cartes, ces plans qui ont été proposés et n'ont servi qu'à ne plus faire le moindre pas en avant de peur de perdre le maigre butin accumulé, dans un réflexe de paysan qui aurait peur de se faire voler la récolte écoulée, lui qui sait pourtant que la moisson reviendra chaque année, de plus en plus abondante avec les années,  à force de travail, de patience, de confiance en la Nature et sa générosité.

Si l'on regarde bien la situation telle qu'elle est, il ne fait pas de doute que le plus dur avait été fait  : changer d'ambition et de route, ainsi que prendre les moyens pour se réinventer. Se former, assumer ses doutes et persévérer. Demander de l'aide aussi, mais ne pas renoncer devant les obstacles qui se sont dressés, pas tant insurmontables vraiment, plus la mise à bas des peurs qui nous tenaillaient, de ne pas comprendre, de ne pas oser, de ne pas entendre, de ne pas être considéré, et pis que tout, être méprisé pour avoir échoué, être sorti du rang et s'être fait flageller. L'orgueil, avant toute chose  ; la peur d'être stigmatisé, de ne plus être reconnu à la hauteur de nos capacités, comme un illustre inconnu qui s'essaierait à briller dans une cérémonie où il n'a pas été invité  ; une somme de vanités qui aurait due être balayée, face à ce qui a été mis en route, face à ce qui a été enclenché, toute erreur mise à part et qui peut être pardonnée. Mais l'avidité d'arriver à tout prix, sans perdre pied, sans trébucher, sans s'égarer, de devenir l'exemple à suivre vers qui le monde entier allait pouvoir se tourner, cette ambition intense a fait basculer la chance d'un avenir immense vers un présent qui ne cesse de grenouiller, à faire des ronds dans l'eau, les mêmes, sans arrêt, année après année, ainsi qu'un bébé qui aurait cessé de vouloir s'essayer à parler pour continuer de babiller puisque cela fait rire les adultes et lui assure le confort qu'il recherchait, sans plus de besoin autre que de dormir et d'être torché.

Alors c'est de cela que l'on doit se contenter  ? D'un nourrisson qui aurait pu être roi et a décidé de s'accrocher à son hochet  ? D'une souillon qui pouvait renverser le dragon qui semait l'effroi et qui persiste à lessiver le sol, les carreaux, le beffroi, et surtout sans se faire remarquer, de terreur que l'on devine tout ce qu'elle cache en soi de puissance et de beauté  ? Il n'y a pas plus déprimant que d'avoir posé tous ses espoirs dans un héros qui continue de ronfler, tandis que la bataille fait rage dehors et que tout le monde lutte d'arrache-pied, pour sauver ce qui tient à cœur et mérite d'être préservé, mais surtout s'offrir la chance d'un monde meilleur et pour lequel on se sera levé, même tenaillé par la peur d'échouer, même conscient de ses capacités limitées, mais pour au moins ne pas regretter de ne pas avoir tout tenté pour porter haut la clameur de chant espéré, celui qui actera que l'on sortira vainqueur de cette mêlée, de sang, de boue et de sueur, mais fier et droit d'avoir brandi, non pas l'épée, mais l'étendard vers lequel tous vont pouvoir enfin se tourner  ; celui qui donne l'espoir que l'avenir peut être rêvé. Que pourrait-il bien avoir de mieux que de donner du sens à la réalité, d'agir en conscience pour la transformer, d'être le fer de cette lance qui va transpercer le bouclier de la banalité pour laisser passer la lumière intense d'un nouveau jour qui peut enfin se lever et éclairer toutes ces visages, toutes ces frimousses sur lesquels resplendit un sourire soulagé  ?

Oui, il ressort ce fatras d'excuses habituelles de ne pas avoir senti, de s'être laissé emporté, d'avoir dû lutter contre la fatalité et la ruse de cette fichue destinée qui s'obstinait à faire mumuse avec nos nerfs et notre santé  ; ces prévisibles arguments de ne pas avoir saisi à temps la vérité, que l'on s'égarait, que l'on se fourvoyait, que l'on pataugeait et que cela prenait une énergie démesurée, à la hauteur de tout ce que l'on a construit et exploré, toutes ces connaissances que ne sont pas rien, s'il y en est  ; qu'à tout le moins, on pourrait être remercié d'avoir été ainsi de l'avant et de ne pas avoir stagné dans cet infernal environnement et ces pièges de tous côtés, dédales administratifs, de trahisons et de manipulations contre lesquels on a dû lutter sans arrêt pour préserver notre petit paradis si idéal, si carré, si propret. N'y aurait-il pas une once de mansuétude à apporter face à ce qui n'est finalement qu'une modeste stagnation insigne qui ne mérite pas tant de mépris et de colère exprimée  ? Après tout, l'on est encore debout, à se montrer, à tous et à toutes dans notre fierté de proposer à tout le moins une proposition contre certains doutes qui sont exprimés.

Et c'est justement là où le bât blesse, ce manque d'ambition, cette appétence de la facilité, comme si un avion pouvait s'estimer fier d'avoir roulé sur le Tarmac plutôt que de décoller. Ah oui, il a embarqué quelques passagers, mais pour quels voyages, pour quels projets  ? Que de beaux souvenirs il aura ainsi proposé que de regarder l'herbe verdir à travers un hublot figé  !

Il va être temps de choisir  : s'envoler ou s'envaser  ; courir ou s'ensabler  ; inspirer ou suffoquer. Non par menace mais par nécessité. Il n'est plus l'heure de rougir en se regardant les doigts de pieds, mais d'ouvrir grand les bras à ce qui va se proposer, à la hauteur de sa joie et de ses capacités, au lieu de retourner se planquer sous les draps dès que le tonnerre se met à gronder.

Alors, qui choisit-on de décider d'être, vraiment  ?

Un guide fulgurant ou un mouton errant  ?
Une parole fluide ou un nourrisson zozotant  ?
Une explorateur intrépide ou un esclave larmoyant  ?

Ce ne sont plus des options, réellement  : la décision d'être un mort-vivant ou un ange fulgurant  ; la raison ou l'inspiration  ; la reproduction ou l'invention  ; l'enterrement ou la résurrection.

Il est l'heure de s'imaginer un avenir à la hauteur de ses ambitions, inclassable, inénarrable, formidable  ; et pour prendre enfin la place qui nous attendait, dans toutes ses acceptions.

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