Élan

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Les montagnes s'étendent sans discontinuer, sorte de mer minérale et ancrée. Le ciel les recouvre d'un linceul bleu clair, en une révérence finale face à ces majestés de pierre. Le soleil ne s'ose pas encore à les toiser, préférant pour le moment se contenter de rayons horizontaux et dorés, même s'il sait que son arrivée va tout changer.
Du haut de son promontoire, l’homme hésite encore à avancer. Il contemple ces fabuleuses barrières qu'il avait, il n'y a pas si longtemps, juste imaginées, dans un rêve dément et inapproprié qui l'avait vu se réveiller exsangue et désorienté. La réalité est à présent tangible, dans sa fabuleuse immensité, sa puissance à laquelle rien d'autre ne peut se comparer. Il n'est plus possible de nier que ce songe était prophétisé et n'était là que pour donner l'élan qui manquait.
Empli de ce soulagement de comprendre qu'il n'était ainsi pas fou d'avoir cru que ce paysage jaillissait bien parmi nous, l'homme ne se résout cependant pas à continuer, à franchir ce pas vers ce qui l'hypnotisait et qui vient de se matérialiser. L'ampleur de cette découverte semble le terrifier, le contraindre à admettre qu'il ne peut plus reculer, que ce qui s'étend devant lui n'a plus aucune chance de se voir encore ignoré. Le vacillement palpable entre fuir et persévérer le fait osciller comme un hochet, incapable d'assumer soudain une telle énormité de révélation et de vérité.
S’asseoir, se poser  ; réfléchir et souffler  ; le seul acte que cet homme peut réaliser, plus un écroulement qu'une manière de plier ses genoux et de retrouver le fondement, la  base pour éviter de courir en hurlant partout. Le contact du sol, la surface rugueuse de la terre et des herbes folles lui offrent le soulagement recherché, toutes ces sensations qu'il connaît et qu'il a déjà expérimentées  ; la douceur rêche de la végétation sèche, la dureté poudreuse de la glaise terreuse, et cette solidité pérenne qui le rassure, le ramène à ce qu'il recherche  : le sentiment de maîtriser son environnement, sa matérialité, son évidente familiarité, ses souvenirs sur lesquels il peut s'appuyer.
Un son perçant le force à lever les yeux et a sortir de ces pensées qui tournent, qui l'entêtent, sorte de prison qu'il ne veut plus quitter de peur de perdre la tête  ; un aigle, formidable, couleur d'ange et de diable,  ; un rapace, vraiment, ou un dragon flamboyant  ?  L'homme pousse un cri, à la limite de la folie, proche du basculement dans le déni. Il clôt ses paupières, il fait un pas en arrière, il se pince le bras. Il ose seulement ensuite regarder à nouveau ce en quoi il ne croit pas  : l'apparition n'est plus là. Il souffle, il souffre de ce qu'il perçoit alors comme gouffre dans lequel il plonge sans bruit.

Il s'évanouit.


Un caverne, une grotte, un puits  ; l'homme se réveille dans un lieu qu'il n'a pas appris, qu'il ne connaît pas, à la fois matrice et tombeau pour ce qu'il croit. Il se redresse d'un coup, se heurte la tête contre la pierre et manque de se briser le cou. Il s'effondre, ne sachant plus ce qu'il doit faire, penser ou dire, sans risquer de passer pour un fou. Il choisit alors d'examiner où il est tombé, aussi absurde que cela puisse lui sembler car il n'y avait aucun moyen rationnel d'atterrir ici alors que quelques instants auparavant, il était sur les sommets.
Des parois luminescentes diffusant une lueur apaisante  ; un sol de marbre vert, mais doux, comme si l'on pouvait aussi voir à travers  ; une pièce vaste, sans réelles bordures définies, presque labyrinthe inouï  ; et lui en ce qui paraît être le milieu d'une nouvelle planète.
L'homme se décide à faire un pas, presque courbé de peur de se blesser une nouvelle fois  ; mais le plafond n'est plus à portée, il a disparu pour laisser place à un ciel étoilé, avec Vénus, Mercure et Jupiter parfaitement représentés. C'est à n'y rien comprendre, c'est de la magie inexpliquée.
Une sorte de porte dans l'angle droit ou ce qu'il y paraît se dessine au rythme d'une pulsation répétées battements d'un cœur d'une créature aussi vaste que l'éternité. L'homme part dans sa direction, faute d'autres idées et avec la subite impulsion qu'il doit poursuivre son chemin, même s'il ne saisit pas bien sa finalité, ni la manière, ni l'objet. Et arrivé devant, il ne peut que constater que derrière cette porte se tient un garçon  : lui enfant, perdu et terrifié.
Dans un élan qu'il vit plus qu'il ne le comprend, l'homme s'agenouille, tend les bras et laisse le garçon approcher pour l'accueillir, l'embrasser, l'étreindre, le rassurer, lui dire qu'il ne craint plus rien maintenant qu'il l'a trouvé, qu'avec lui, il ira aussi loin que ses désirs pourront le porter, sans redouter de souffrir, de s'égarer.

La pièce se dissout, les murs se vaporisent, le sol disparaît comme soufflé par une brise  : l'homme ne l'a même pas vu ni vécu, tant il serre cet petit être qu'il a reconnu, soudain prenant conscience que son errance avait un but  : non pas explorer des mondes inconnus, des contrées disparues, des pics qui montaient aux nues, mais retrouver celui qu'il était et qui s'était perdu dans les méandres d'une vie qui ne lui convient plus, comme s'il s'était laisser hypnotiser par un miroir aux alouettes, comme s'il avait la vue qui s'était brouillée, alors que ce qu'il cherchait dans sa quête était ce qu'il avait toujours su.


De l'air, comme s'il n'avait jamais respiré.
De la lumière, comme si le premier jour venait de se lever.
De la musique, comme si elle rayonnait de l'Univers entier.

L'homme ne sait plus où il est, mais cela n'a pas l'heur de l'inquiéter. Il sourit même, alors qu'il sait qu'il doit tout recommencer, tout réinitialiser  : ses compétences, ses croyances  ; ce qu'il fait, ce qu'il connaît  ; ce qu'il pressent, ce qu'il comprend  ; et cela le met dans une joie qu'il peine à contrôler.
Un paysage apparaît, mais juste assez pour donner envie de l'explorer  ; un jardin, une source, des animaux cachés. L'homme se met à courir comme un gamin excité à la recherche de tout ce qui n'est pas dit, pas montré, mais qu'il trouve cette fois sans difficulté, en autant de trésors qu'il ne demande qu'à partager. Il n'y a plus de dedans, ni de dehors. Il n'y a que ce que l'on est, les perceptions que l'on a enfin libérées, les émotions que l'on peut enfin s'autoriser,

et cet Amour, intense, vibrant, qui rayonne de tous côtés.

L'homme n'en est plus un. Il est le monde entier, son début et sa fin, ses métamorphoses annoncées. Il est au cœur du divin, et c'est lui qui ne cesse de briller,

en une étoile qui vient de naître et s'autorise à exister.

Écrire commentaire

Commentaires: 0