Etincelles

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Cette lumière, ce minuscule éclat dans ce soir qui menaçait d'emporter projets et espoir  ; cette percée d'un grain de folie dans le vide désespéré qui ne donnait plus aucun sens, plus aucune envie  ; cette étincelle, ce rayon de pure beauté qui rallume une lueur à partir de laquelle tout recommencer  : le voilà le cadeau pour renaître à ce qui s'est passé.

La couleur n'est pas de mise, pas encore posée. Elle oscille entre blanche et grise, en un incessant dégradé, dans une douceur qui tient tout à la fois lieu de réservoir ou de cocon, à la manière d'une encensoir dont les volutes prennent le temps d'occuper l'espace entier jusqu'à en modifier la perception, les contours, les odeurs et la luminosité, en un voyage que l'on n'avait pas anticipé.
Le chant n'est pas encore déployé, pas encore exprimé. Il ose quelques notes par-ci, par-là, en un timide coq qui ne s'essaierait pas tout-à-fait à esquisser ce pour quoi il est réveillé, la puissance qu'il est à même de générer jusqu'à transformer en profondeur l'introduction à cette journée, sa teneur et l'envie que l'on a d'y plonger au lieu de stagner dans ce lit à redouter de se lever.
Les parfums ne sont pas encore élaborés, pas exactement tels qu'ils devraient. L'on sent bien que les ingrédients sont présents, à portée, attendant juste la touche finale pour laisser exploser leurs notes d'ambroisie, de benjoin et de santal, bouquet unique qui ne répond qu'à l'expression magnifique de nos désirs profonds et le rayonnement magique de ce qui anime en impulsions.

Que reste-t-il alors à faire, à part accepter ce qui s'est posé dans cette matière et ne peut plus être nié, ce vide, cette absence de ce qu'était la gaieté, cette sournoise nonchalance qui ressemble à s'y méprendre à une déprime larvée, cette insidieuse désespérance que l'on n'arrive plus à surmonter  ? Il ne s'agit pas d'un échec, d'une faiblesse, de la démonstration que l'on a tout raté  ; simplement l'évidence manifeste que le monde a continué d'avancer et qu'aujourd'hui, l'on est pas tout-à-fait en capacité de l'y accompagner ni d'inventer celui que l'on désirerait.
Que pourrait-il bien être tenté pour donner le change, prétendre que l'on va y arriver, que l'on va dépasser cette sensation étrange d'avoir été abandonné  ? Se farder et sourire aux anges pour faire croire à la gaieté  ? Se gaver de boire et de manger pour offrir à ce corps les plaisirs qui paraissent l'avoir déserté  ? Se perdre dans le faire et le partager pour ne pas laisser la moindre place à cette sensation d'avoir été d'un coup abandonné  ? Il n'y a pourtant rien à prouver, à démontrer, ni à soi ni aux autres, à part demander un évident respect, celui qui nous est dû, celui qui nous est donné pour prendre le temps de se reconstruire et se rappeler qui l'on est.
Que devrait-on espérer et vers qui se tourner pour ne pas s'écrouler, en larmes, face à la fatalité  ? Courir les églises et les bénitiers pour appeler ces jeteurs de sorts à plus de générosité, que cessent ces tourments qui empêchent que l'on dort et que l'on cauchemarde éveillé  ? Serrer ses gris-gris, ses jouets pour qu'ils fassent diversion et nous protègent de l'adversité, quelles que soient les rencontres qui nous seront proposées  ? Jouer chaque matin au psychodrame afin qu'infirmières, médecins, sachants accourent de tous côtés et nous assomment sous les pilules qui cesseront de nous faire respirer  ? Il ne demeure cependant rien de plus à être ce que l'on a toujours été, qui nous rend aimable et digne d'être aimé, acteur de notre propre fable parce légitimé.

Revenir plutôt à cette étincelle et ne plus la lâcher, comme une exploratrice fidèle qui sait exactement où la sortie est cachée, à quel endroit se situe l'issue à laquelle on ne croyait plus et de quelle manière s'extirper de ce labyrinthe au sein duquel on erre sans plus de but, à part celui de tenir coûte que coûte alors que l'on n'en peut plus de ne pas comprendre la raison de tout ce que l'on vient de traverser, ni cadeau ni punition, juste la meilleure façon de grandir et de progresser sur ce chemin qui ne s'est jamais arrêté, en dépit des chaos, des ravins, des accidents au sein desquels on a failli sombrer.
Se souvenir que cette lumière ne nous a jamais quittés, qu'elle est toujours restée belle et altière, même enfouie sous les immondices, les déchets  ; que rien ni personne n'a réussi à la souffler, l'éteindre, quel que soit l'ouragan, le volcan ou l'isolement auxquels elle ait dû se confronter, vigile tenace, vivace de notre énergie et de notre vitalité où tout ce qui brille dans la nuit n'était que le résultat de nos idées, de nos pensées, inédites, subtiles, inusitées parce singulières comme nous l'avons toujours été depuis que nous avons commencé d'arpenter cette Terre pour s'y révéler.
Redevenir ce que nous avons oublié, ce germe de création que rien ne peut arrêter, se nourrissant au contraire de toutes nos émotions, nos contradictions, nos forces incalculables et nos faiblesses véritables, nos fulgurances incontournables, nos errances évitables, toutes ces parcelles d'expériences qui nous offrent la chance de nous en nourrir, qu'elles soient blessures, offenses, joies ou sourires, ce qui donne le sel à l'existence que nous avons eu le privilège de choisir, cette voie étroite et vertigineuse où le moindre souffle risque de nous précipiter dans un ravin à la profondeur ténébreuse, mais qui n'est rien d'autre que le pendant de cette puissance insigne, lumineuse qui nous tient debout, libre de décider d'une perspective heureuse malgré tout.

Alors décider de suivre cette étincelle, non naïvement, benoîtement, avec la crainte qu'elle ne s'envole à tire-d'ailes, mais avec la révélation surprenante de soudain réaliser qu'elle n'a jamais été dehors, mais au-dedans, au cœur de ce que l'on est, de ce que l'on fait, de ces trésors que nous inventons chaque journée dès que nous mettons le nez par-dessus bord pour regarder les sirènes jouer parmi les flots argentés, les goélands voler au-delà des nuées, les embruns nous éclabousser pour nous vivifier.
Alors s'approprier la joie de voir que cette étincelle n'est pas la seule que nous tenions dissimulée, mais qu'elle n'était que la messagère de toutes celles qui s'annonçaient, prêtes à illuminer la planète entière de leur rire et de leur gaieté, en incroyables ambassadrices singulières de toutes nos capacités, infinies, jaillissantes et colorées, kaléidoscope phénoménal et intriguant de tout ce que nous sommes à même d'inventer, à partir du moment où nous osons nous y connecter.
Alors ne plus croire que le monde est inique, lâche ou cruel pour ne pas comprendre ce que nous y avons le droit d'expérimenter, et la tristesse, et la solitude, et la peur d'avoir échoué, jusqu'à ce que nous devenions cette étincelle en totalité, avec cet habit de ciel étoilé qui nous montre que la nuit est le pendant de la clarté, que nous seuls avons la chance inouïe de pouvoir les mélanger pour nous en nourrir, grandir et les partager, cette puissance infinie,

d'aimer les autres pour ce qu'ils vont nous montrer,
mais nous aimer aussi, pour nous révéler.

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