En friche

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Les ondulations aériennes du vent sur les herbes folles dessinent sur le haut de la colline des vagues qui caracolent. Les reflets du soleil sur la rivière encaissée projettent des éclairs de lumière sur les berges où les ombres se prélassaient. Les nuées d'insectes et de pollen tracent dans le ciel des symboles éphémères qui ne cessent de se réinventer,  diffusant des messages subtiles qui s'empressent de se dissiper.

Et la voyageuse se demande si elle doit continuer ou se poser.

Le chant des oiseaux trillent dans l'air en une invitation à la gaieté, sarabande altière qui propose de s'en inspirer pour apprendre à rêver et ne pas s'appesantir sur ce qui n'a plus d'intérêt. Les odeurs des fleurs et de tourbières montent dans une atmosphère colorée, égayant de sensations particulières cet après-midi d'été, mélange de chaleur et de brise légère qui incite à paresser. La vue qui s'offre à qui veut bien la contempler détaille un panorama sur une planète entière, de mer, de terre et de rochers, invitant à l'exploration pour une vie entière à qui osera s'y promener.

Et la voyageuse se demande si elle ne devrait pas renoncer.

La Lune s'autorise même encore à briller, certes en filigrane dans le bleu coloré d'un horizon qui ne s'embarrasse pas de détails et déploie des trésors de générosité, cachant à peine plus les étoiles qui paillettent son uniformité, en d'étincelants pointillés. Si une chauve-souris daigne s'aventurer sous les futaies alors que la nuit ne s'est pas encore invitée, c'est qu'elle a été réveillée par le bruit d'une sittelle qui folâtrait et l'a dérangée dans ce sommeil qu'elle explorait. Et la troupe de furets qui déboulent de sous les fourrés n'est là que pour la bagatelle et s'amuser, sans autre ambition que de visiter.

Et la voyageuse se demande si elle ne va pas déranger.

Il n'y a qu'elle pourtant, incarnant l'Humanité dans ce décor tout en dentelles végétales et en beauté, jardin d'Eden particulier et réinventé pour autoriser que l'on se laisse aller tel quel, au lieu de parader dans des accoutrements qui ne sont plus d'actualité et ressemblent à présent à des déguisements qu'il serait temps de troquer pour plus de naturel et de simplicité.
Il n'y a qu'elle et cependant, elle ne cesse de tergiverser, à se dire qu'elle n'est pas légitime à accueillir tant de bienfaits, tant de générosité et à ne se proposer que de repartir dans l'exacte direction opposée, manière de renoncer et de s'enfuir pour ne surtout pas goûter à ce qui risquerait de lui faire plaisir et de la contenter, après tout ce chemin qu'elle vient de parcourir et qu'elle voudrait bien malgré tout achever.
Il n'y a qu'elle et on le sent hésiter, renâcler, se chercher non plus la direction qu'elle devrait emprunter, mais l'exacte raison qui l'a poussée ainsi à avancer sans bien en comprendre la profonde impulsion qui l'a incitée à s'évader de ce passé de prison et de regrets, en une salvatrice libération, en une étape vitale à traverser.

Le monde où elle a atterri grouille de vie et d'énergie, déborde de tentations et d'envies, mais la voilà dans une posture de gagne-petit, à analyser, ressasser, calibrer ce qui ne peut plus dorénavant exister dans cette existence qu'elle vient de réinventer par la vitale prescience qui l'a conduite à tout quitter.
L'environnement qui se présente à elle ainsi est comme une source pure soudain jaillie au cœur d'un désert qui aurait dévoré la Nature pour n'en plus laisser que des pierres, marqueurs minéraux et pétroglyphes durs de ce qui a été autrefois une joyeuse aventure de créations et d'émotions dans une puissance qui fulgure de bonnes intentions.
La frontière qu'elle a de la sorte franchie est de celle qui ne saurait se deviner, s'anticiper, comme si l'on s'obstinait à vouloir trouver un sens à sa vie plutôt que de l'expérimenter, en une fascinante contradiction qui consisterait à réclamer la conclusion d'un poème qui n'a pas fini d'être déclamé.

Et la voir ainsi se chercher, espérer une sortie de toutes ces potentialités est comme contempler un oiseau qui aurait quitté son nid et n'aspirerait qu'à y retourner, non par peur ou par déni, mais parce qu'il s'est convaincu que le monde est trop vaste et qu'il pourrait s'y égarer, au lieu de dénicher sa place et de la faire rayonner.
Et à l'observer ainsi brandir cette pseudo-timidité, l'on se demande si elle entend se faire plaindre ou se faire aider, elle qui a allumé son propre incendie qu'elle désespère à présent d'éteindre sans trop se faire remarquer, alors que se déploie maintenant un immense panache de fumée, indiquant et la responsable, et la direction où la trouver.
Et à la sentir ainsi contrite, l'on ne peut qu'être touché de cette propension à reculer devant cet espace immense qui lui est proposé, alors que tout incite à faire pencher la balance dans cette intense liberté méritée, cette brillante fulgurance qui conduit à la sérénité, à ne plus vouloir que soit posé un sens sur ce qui n'est pas une vérité, mais l'essence même de l'existence  :

la vivre plutôt que la planifier,
la suivre plutôt que la brider,
la rire plutôt que la pleurer.

Alors, tandis que le soleil se met à décliner sur ce paysage de rêve, dans une douce torpeur ouatée, un murmure s'élève dans l'air aux parfums embaumés, un souhait, une prière, pour celle qui doute encore qu'elle est enfin arrivée  :

et si la vie n'était pas un but, mais une traversée,
continuerais-tu encore à hésiter d'en jouir en toute liberté  ?

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