Dernière ligne droite

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

L'effort n'en est plus un tellement il a duré, matin après matin, dans les brumes des marais ou sur les plages gelées. L'intensité de la résistance à fournir n'en finit plus d'éteindre toutes les forces jusqu'à ne plus arriver à sourire, comme un arbre dont on enserrerait l'écorce en lui enjoignant de grandir. L'épuisement n'est plus dissociable des sentiments dont les pauvres éclats ne sont plus que de piètres jaillissements dans une noria de fracas les noyant au sein d'un insoutenable brouhaha.
L'heure n'est plus à l'entrain ou l'énergie, mais à s'accrocher à tout ce que peuvent saisir les mains pour ne pas sombrer dans l'oubli de ce qu'était l'insouciance et la vie, tous ces plaisirs qui comblent nos sens et nous offrent un répit dans cette intense existence que nous avons choisie. Il n'est cependant plus une halte, plus un repos qui nous permettrait de ne pas finir à quatre pattes comme des animaux pour lesquels l'unique spectacle est d'être transformé en charpie, dans des abattoirs brutaux.
Les perspectives n'existent plus dans ce combat pied à pied pour ne pas se démantibuler et s'effondrer tel un château de paille que la première bourrasque va souffler. Il n'est plus de volonté ni de projet quand tout ce qui importe est d'atteindre la fin de la journée, comme l'on franchirait la porte d'une chambre à coucher et s'écrouler à demi-mort sur l'oreiller. L'agenda est remisé dans un tiroir oublié, celui où tous nos projets ont sédimenté dans la tempête de sable qui les a étouffés.

Et pas un secours, pas une aide n'est à même de faire en sorte que cesse cette géhenne et que soient apportés pansements et baumes pour vous réconforter. Il semble que le monde vous a confié toutes ses peines, à charge de vous en débrouiller.

Ne demeurent qu'épuisement et chaînes pour vous accompagner.

Vous avez cherché pourtant, le pourquoi, le comment, de cette vindicte brutale, de cet acharnement. Les seules réponses apportées n'étaient que de tenir et de persévérer, en croyant à un avenir joyeux et léger.
Mais cela fait si longtemps, tant d'hivers ont passé que vous ne savez même plus si le printemps a jamais existé. Vous avez ce vague souvenir qui vous est renvoyé par tous ces autres qui ont, eux, l'heur d'en profiter quand vous, vous luttez pour ne pas geler, et vous vous retenez de pleurer pour ce qui est votre réalité.

Vous contemplez votre parcours pour peut-être distinguer ce qui aurait fait, vos actes ou vos pensées, que ce présent n'en finissent plus de vous torturer. Vous n'y voyez malgré tout que patience et bonne volonté à essayer de faire en sorte que vous avanciez, à la rencontre des êtres et des choses qui pourraient vous montrer de quelle manière grandir et partager.
Vous voulez à tout prix qu'un signe vous apparaissent pour qu'au moins vous puissiez amender ce qui n'aurait pas dû être entrepris, faute de maturité, mais vous n'avez que le bruit des morceaux de vos rêves brisés qui s'écrasent sur la surface froide de la fatalité. Et vous n'avez même plus l'énergie de vous apitoyer en le regardant se faire balayer par le vent de l'oubli et de l'éternité.
Vous espérez encore, même sans vous l'avouer, que quelqu'un va se soucier de votre sort et vous pardonner pour toutes ces fautes qui ne vous sont pas nommées, comme autant de fausses notes que vous n'auriez pas écoutées. Sauf que tous ceux vers qui vous vous tournez en ont tout autant à vous imputer, avec ces rengaines lancinantes à vous laminer  : «  Vous n'êtes que votre propre bourreau. À vous de changer  ».

Alors vous voici, abattu et contrit, avec pour seul écho que vous avez choisi, cette horreur et tous ces maux qui vous ont tout pris. Il ne vous reste ainsi plus qu'à vous asseoir et attendre que quelqu'un, Diable ou Dieu, viennent vous prendre, enfer ou paradis.

Dans ce no man's land où l'espoir est interdit, dans cet abandon final où plus rien n'est acquis, voilà soudain que se dévoile ce qui n'était pas dit,

que vous avez supporté au-delà de ce qui était permis,
et que vous avez à présent droit à une nouvelle vie.

Il n'y a pas eu de trompettes, pas d'annonces fantastiques pour tout d'un coup admettre que le calvaire est fini  ; seulement la douce lueur d'un soleil qui vous berce pour une fois et ne brûle plus vos yeux de son insoutenable éclat.
Personne n'est venu vous faire signer un contrat sur lequel serait enfin transcrit le respect de vos droits  ; tout est pourtant plus simple, d'un banal claquement de doigts, comme si un magicien avait tout remis à l'endroit.
Aucun signe, aucune indice ne vous montre la voie, mais vous avez maintenant un chemin qui file devant vous tout droit, sans embûche, sans cul de sac, sans accident ou paroi pour vous bloquer les choix.

Vous vous méfiez de cette soudaine et ample facilité. Vous doutez que ceci soit même en train d'arriver. Vous avancez pas à pas, les sens aux aguets. Mais ne s'interpose aucun nouveau combat, aucune nouvelle lutte qui vous stigmatiserait encore une fois.

Vous avez tous les buts à l'aune de ce qui vous va, en autant de variétés pour briller aux éclats. Il n'est que de votre volonté de décider où aller, ce qui n'avait plus existé depuis tant d'années. Le monde n'a pas changé, mais vous si, transformé en un être que plus rien ne peut atteindre ni limiter, avec pour seule ambition de renaître à l'Humanité

et d'être enfin qui vous voulez.

Écrire commentaire

Commentaires: 0