Tempête de sable

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

La puissance du tourbillon jailli de l'horizon dépasse l'imagination et donne le vertige, le frisson, comme si s'abattait une plaie infinie contre laquelle ne pouvait se dresser aucune solution. La violence et la rémanence de ces millions de gravillons donnent tout d'un coup pleine conscience de la fragilité de notre condition, minuscules et insignifiantes présences dans un monde en mutation. Il n'est nul abri où se cacher, nulle fuite qui pourrait être initiée. Le quotidien n'est plus que l'acceptation de la fatalité, la quête désespérée d'un lien auquel se raccrocher, faillible espoir qui peut à tout moment être emporté. Il ne reste plus qu'à attendre le soir, en ne cessant de prier pour que cet interminable cauchemar daigne nous épargner.

Le ciel lui-même n'est plus qu'une vaste plaie, où l'azur se fait irrémédiablement lacérer, où le soleil est enfoui dans des ténèbres épouvantés, où la Lune a disparu derrière une barrière en barbelés, faite de rêves et de songes déchiquetés. L'espace tout entier semble se résigner à se voir irrémédiablement transformé par ce bouleversement que rien n'annonçait, ni les devins, ni les pythies, ni même les sciences avancées, face à cette ignominie qui emporte tout ce qu'elle peut broyer, dévoreuse d'âmes et d'espoir jamais rassasiée. Et si l'Univers y compris paraît avoir abandonné la bienveillance et la vigilance à nous protéger, que pourra-t-il bien surnager de cette pestilence qui détruit tout ce qui est à sa portée  ?

Devant un tel cataclysme, face à cette créature déifiée, il devient alors vital de revenir à la réalité, loin de ce gouffre qui engloutit tout ce qu'on lui sacrifie pour le calmer  ; plus aucune pratique pérenne, pas un rite habituel n'est et ne sera à même de le canaliser, comme vouloir attacher à une chaîne un dragon enragé. Les prières sont vaines, les offrandes avariées quand la géhenne déferle pour tout purifier, dans une rage légitime et une fureur exacerbée en représailles d'un mépris qui a duré des années, des siècles en dépit de suppliques lancées pour qu'au moins un de ces justes ose se dresser et se tienne devant l'agora pour rappeler la raison et la conscience qui seules maintiennent la dignité, et non pas la décadence d'une orgie qui n'a que trop duré. Mais comme seule la lâcheté a perduré, il est temps à présent que cesse ce putride ballet, de serfs et de courtisans à l'échine courbée, de larbins rampants et de pleutres désignés pour lesquels ne comptent plus que le reflet gris de l'argent et les saveurs saturées d'un banquet suranné.

Il n'est plus nécessaire de prétendre à camoufler qui l'on est, quand l'on voit au travers de votre âme la tristesse suinter, dans une cascade de larmes et de sanglots glacés, n'offrant que les reflets de hontes et de drames qui auraient dû être évités, dans un sursaut d'honneur et de probité. Comment prétendre alors aux remerciements, au pardon et au respect quand l'unique moteur a été le dévoiement et la tricherie éhontée  ? Comment oser implorer une clémence auprès de ceux que l'on a torturés, dont on a piétiné l'enfance pour en faire des colliers de crânes aux orbites dont la béance hurle l'horreur traversée  ? A quel titre oser encore se montrer devant le monde sans se faire lapider, tant est brûlante l'urgence de cette vengeance qui a couvé dans la torture d'une innocence qui ne demandait qu'à vibrer  ?

Cette tempête est trop ou plutôt pas assez devant l'évidence de devoir arracher de ces cerveaux les infamantes pensées, rejetons tordues d'idéaux qui ont été éviscérés et dont les reliques ont servi de nourritures aux corbeaux dans un paysage désolé. Pas un châtiment, pas une sanction n'est assez élevée pour châtier ces reniements qui n'ont jamais été dénoncés, au contraire réclamés et encouragés comme autant de paravents pour en cacher l'inanité, les squelettes cliquetants et les cadavres oubliés. Les juges se feront bourreaux et le peuple exécuteur assermenté pour qu'enfin surgisse un héros digne d'être adulé, que crève la charogne innommable qui a si longtemps été adorée.

Cette tempête est le meilleur de ce qui puisse arriver, afin que rien, ni personne n'ait la moindre chance d'y échapper, que le plus petit recoin soit balayé par la rage qui gonfle le cœur de son animalité, créature dantesque à la mesure de la tâche qui lui est confiée. Elle est née des hurlements de souffrances et des geôles humides où les victimes étaient enfermées alors qu'au dehors festoyaient d'abondance quelques privilégiés. Ces derniers n'ont à présent que leurs yeux pour pleurer, tandis qu'une armée de vents éparpillent leurs misérables trésors entassés et les distribuent à ceux qui les ont mérités. Ne leur subsisteront que les guenilles qu'on daignera leur laisser, en gage d'une énième et dernière chance de se racheter. Mais auront-ils même l'orgueil de remonter la pente qu'ils ont dévalée, pour ne pas finir dans une fosse purulentes au sein de laquelle ils vont se noyer  ? La tolérance est d'une si fine couche qu'elle risque de se briser si l'un de ces psychopompes décident soudain de s'y intéresser et aspirer leur vie jusqu'à la rayer et la dissoudre dans l'immensité de la Justice éclairée.

Ce n'est pas une tempête qu'ils devraient redouter, mais l'examen impitoyable et éclatant de leurs insignifiants secrets, cachés sous le tapis de leurs terreurs inavouées, de mépris et de déni qui sont en train de les étouffer. Il est pas certain qu'il ne soit pas déjà trop tard pour les sauver, ces pleutres, ces spectres incarnés dont la principale consistance est la veulerie assumée. En quoi seraient-ils encore dignes d'être considérés, plutôt que propulsés dans l'abîme de leur médiocrité  ? Qui pourrait bien un jour les regretter, les pleurer au regard des ravages qu'ils ont causés, sauf à admettre que du pus pourrait jaillir une rose à la blancheur immaculée  ?

Que cette tempête soit l'avertissement à la hauteur de leurs méfaits.
Et qu'ils changent dans l'instant ou soient damnés.

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