Prêt ?

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

La lumière n'est pas très forte, et pourtant elle éblouit, comme l'on franchit une porte après avoir traversé la nuit. Le jour est levé, dans des éclats de soleil qui luisent à travers la rosée de ce petit paradis. Une brume légère et fraîche parsème le jardin d'un voile de perles qui se dissolvent dans le matin, gage d'une soif et d'une impatience bientôt étanchées. Il faut un oiseau moqueur, merle ou geai, pour mettre un peu de clameur dans ce lieu qui est encore ensommeillé. Il ne fait pas de doute pourtant que s'annonce une nouvelle journée dont l'aube et les prémices sont à présent dépassés. Mais personne, ni plantes ni animaux, ne semble pressé de s'agiter, comme s'il allait faire bien trop chaud et qu'il n'était pas utile d'anticiper, de s'agiter, de s'exprimer fort et haut, à part quelques volatiles énervés.
Le jardin n'en est pas un en réalité. Il trace les contours d'une île dans le lointain que quelqu'un est sur le point d'habiter, une sorte de mirage indistinct qui commencerait à se manifester, une espèce de rêve qui arrive seulement maintenant à se dessiner, non pas une retraite ou un nid caché, mais la naissance de pourquoi et de peut-être qui sont sur le point de s'exprimer, une manière de s'ouvrir à l'océan tout autour avant d'y plonger. Il n'en demeure pas moins que cet endroit s'apprête à se manifester, dans sa beauté, sa singularité, une nouvelle halte sur la carte de notre destinée, une pièce maîtresse que l'on ignorait, un jalon sur le parcours que l'on suivait. La rejoindre encore n'est pas l'objet ; elle n'est pas prête tout-à-fait à accueillir les visiteurs, curieux ou égarés. Elle se prépare à la vie, la sociabilité, dans une exubérance d'énergie que le monde autour attendait, une vague d'ondes de caprices, mais de gaieté aussi, l'ambivalence de se redécouvrir en vie, dans cette subtile balance entre le non et le oui, dans cette perpétuelle danse pour avancer vers ce qui nous unit, le départ ou la perte, la rencontre ou la fuite. Alors elle ne se presse pas, elle sait qu'elle n'est qu'au début de ce qui est promis, cet immense exploration de ce qui est permis, de cette connaissance à travers ce qui est écrit, et pas seulement cette fulgurance de sentir ce qui n'est pas dit.
Et cet océan qui ondule au rythme de ces vagues d'énergie, tour à tour espiègle ou sérieux par le rôle qu'il a pris, cette partie de ping-pong où arbitrer ne prend sens que par ce qui est permis, d'apprentissage ou de désobéissance pour canaliser ce fouillis intense, ce besoin de tester la tolérance aux interdits, la texture d'un silence, la douceur d'un oui, la presque violence d'un «  Pas par ici  !  ». Il n'est pas de colère ni de peur qui ne sache s'inviter dans cet intérieur/extérieur où ce qui est soi est aussi ce qui est montré, sans artifice, sans tricher, pour que le meilleur et le trouble soient autorisés à se mélanger, non pas pour brouiller ou égarer, mais montrer que chaque jour qui s'ouvre propose son lot de surprises et de variétés.
Être là d'abord, que ce soit faible ou fort, que ce soit dedans ou dehors, mais présent à ces moments d'argent et d'or, magique alchimie pour s'inventer un trésor dont les gemmes sont le sel de la vie, le cœur qui bat plus fort. Ne pas chercher les raisons ni les clés, mais le chemin du pardon pour se permettre de donner d'abord ce qui est vaste, ce qui est bon, plutôt que les ombres qu'on se sent obligé de porter, ce manteau de pluie et de givre qui nous empêche parfois de briller ; la voie de la libération à ce que l'on est pour offrir la transmission dans un flux magnifié par les richesses dont on déborde à foison et que l'on se sent l'envie de partager, afin d'aider à grandir et à se délester de ces vieux souvenirs qui n'ont plus leur place dans ce qui est en train de vibrer, ce mouvement jubilatoire et heureux de pouvoir enfin exister. Cette constance, cette stabilité, cet amour sont les parfaits messagers pour rayonner tout autour dans ces monts, ces vallées, ces détours que l'on va traverser, mélange d'aventures et de haltes, où les renards et les vautours viennent rôder, non par envie de détruire ou gnaquer, mais parce qu'ils ont vu ce feu avec des gens autour et se sont approchés, attirés par les odeurs inédits et une franche curiosité  ; mais leur présence affole, inquiète, comme si allaient se multiplier les dangers, alors qu'ils ne sont que de passage pour rappeler que derrière tout paysage clair et coloré se niche une part d'ombres qu'il importe de respecter, impossible à nier ou à fuir, mais à accueillir et à soutenir pour enfin le dépasser.
Le voyage peut reprendre alors, dès ce lendemain, dès ce matin, à la découverte de cette île et de ses secrets qui ne sont pas encore révélés, mais juste inaccessibles parce qu'il n'est pas encore venu le temps de les aborder au détour d'une excursion, d'une randonnée, dans une direction que pourtant l'on croyait maîtriser, à la façon d'un orage qui s'abattrait d'un coup alors que le ciel était jusque-là d'un bleu éclatant, pulsant d'un soleil fou et doré. Cela n'empêche pas l'inquiétude de parfois pointer son nez, dans l'hypothèse où le monde ne serait pas à la hauteur du cadeau qu'on lui a fait, tendre, doux, mignon, la perfection incarnée. Le réflexe est de craindre et d'attendre cet instant où tout peut basculer, alors que rien ni personne n'a jamais dit qu'il lui serait permis de perturber ce petit paradis dont le nom se met à résonner, en une chanson qui invite à danser, à sauter dans toutes les directions sans comprendre pourquoi on le fait et combien de temps cela est censé durer, autant de question qui n'ont ni sens ni objet, sauf à occuper les cogitations et à se leurrer.
Alors contempler cette île, la regarder avec patience et incrédulité d'avoir ainsi jailli du néant et de l'obscurité pour offrir ce bonheur éclatant que l'on n'osait pas imaginer, cette naissance d'un enfant que l'on va accompagner, d'abord sur cette plage, puis sur ces rochers ; ensuite sur le rivage, les pieds mouillés ; et après dans l'eau fraîche et salée, lui apprendre à nager, pour enfin le laisser naviguer à sa guise de son côté, en explorateur vers cette île qui l'a toujours appelé, cet univers qu'il lui appartient d'aborder, cette magie qu'il va découvrir d'exister, ce temps précieux qui lui est donné, ces émotions qu'il va partager.
Et quand viendra le moment d'y participer, embarquer sur ce vaste vaisseau qui va slalomer entre les écueils et aborder ce petit paradis où l'on sera invité, pour découvrir ce que peut être l'invention d'un corps et d'un esprit, dans une merveille de réunion où l'on pourra échanger ses expériences, ses souvenirs, ses envies, pour se dire que cela valait la peine et l'ambition d'oser donner la vie, explosion de joie et d'énergie pour laquelle on n'est jamais prêt, mais c'est ainsi ; et se reposer sur cette confiance et cette reliance qui nous nourrit, pour entendre qu'il ne faut pas chercher de sens, mais vivre en ayant conscience que nous accomplissons ce qui était promis  :

naître à nous-même et aux autres, chacun son île aussi,
archipel et étoile dans un océan infini.

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