Plurielles

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Il n'est pas possible d'oublier ce sourire et la douceur de cette main posée sur le cœur qui bat, de tant d'envies, d'amour et de désirs réunis.
Il n'est pas envisageable de délaisser ces bras, ces charmes, ces draps froissés de soupirs et de râles partagés.
Il n'est pas tolérables que la vie, le temps emportent tout ce qui nous a fait vibrer derrière la porte de cette chambre à coucher.

Le jour qui se lève est pourtant à peine levé que la pluie a rincé cette sueur qui perlait, le vent a emporté les mots qui ne devaient pas être oubliés, le soleil a brûlé ces souvenirs que l'on gardait rangés dans le creux de notre âme émerveillée.
Les secondes qui s'égrènent ont pourtant à peine entamé leur avancée que le tourbillon du labeur a brassé ces lettres que l'on relisait, le bruit du moteur a noyé la chanson que l'on fredonnait, la vitesse a déchiré le précieux tissu que l'on gardait en gage de ce bonheur respiré.
Les rêves qui émergent ont pourtant à peine commencé à rayonner que les pensées souveraines ont entrepris de les cadenasser, les soucis pérennes ont tôt fait de les bâillonner, les doutes virulents ont déjà réussi à les rayer du champ des possibles et de la réalité.

Une fleur entrevue ravive les frissons de ces instants auxquels on ne croyait plus, un rayon de Lune rappelle ce que l'on a perdu, un souffle léger revivifie cette présence délaissée dans les brumes de nos regrets. Il n'est alors plus question que d'y retourner, d'arpenter à nouveau ces jardins secrets, de soulever ces voiles empoussiérés, de raccrocher cette toile que l'on avait remisée pour s’extasier de leur éclat, de leur gaieté, de ces émotions que l'on avait étouffées sous le joug de la banalité, féroce quotidien qui ne tolère aucune faiblesse que l'on pourrait montrer, d'être non plus ce fauve tenu en laisse mais cet enfant avide de caresses comme si elles le nourrissaient.

Et puis le voyage reprend, à son rythme éreintant de course perpétuelle à celui qui sera le plus fort, à celle qui sera la plus belle, comme si les rôles étaient déjà distribués dans ce présent éternel où hommes et femmes sont mêlés, dans cette danse rituelle de séduction et de rejet, plaisirs et tortures perpétuels pour savoir s'il celui-là ou celle-ci seront le démon ou l'ange qui nous accompagneront sur le chemin de la vie ou au fond de cette ruelle pourrie. La tentation est une ritournelle où rien n'est écrit, de marital ou d'infidèle dans ce parcours où devenir qui l'on peut tient de la survie et non plus du jeu, en un pari sur ce que l'on perd ou réussit, dans la honte ou la gloire infinie.

Et ce paysage se dévoile, au détour de la courbe des rails de ce train au sein duquel l'on a pris place, voyageur indistinct qui a oublié son plan et les détails de cette destination qui ne dit plus rien qui vaille, tant est loin l'espoir d'un accueil ou de retrouvailles avec cet autre qui ne nous observe plus que d'un œil moqueur, examinateur narquois de notre combat pour extirper ce bonheur sans lequel on semble crever d'exister. Il n'est plus question de s'arrêter, avec l'élan qui a été donné d'avancer ou de s'effondrer dans le grand néant de la médiocrité, gage certain d'avoir grappillé cet argent que l'on ne pourra jamais dépenser, succédané à ces sentiments que l'on a pas osés exprimer, faute de courage, de temps ou par la rage d'avoir été trompé une fois et de ne plus oser s'approcher de cette lumière qui nous a brûlée.

Alors ces souvenirs reviennent hanter ce que l'on a pas voulu dire  ; qu'aimer est tout risquer, que partager est tout donner, que s'étreindre est se mélanger. Et le remords en tire affaire pour s'inviter dans ce grand manège qui remue la poussière de ce passé qui ne reviendra plus sur cette Terre, sauf à renier tout le chemin que l'on a déjà arpenté, pressé par l'urgence d'explorer, d'expérimenter, de goûter à tout ce qui sera à portée, en une consommation effrénée, manière de revanche sur ce qui s'est délité, dissous dans l'incompréhension, le malentendu et la peur de s'engager sur cette escalade ardue  : celle des nos paradis entrevus, ceux qui éclairent d'une lumière crue nos besoins vitaux et ceux qui ne le sont plus, pour ne pas se leurrer sur ce que nous avons fait et ce que nous aurions pu, par un si petit pas de côté, cette acceptation de la patience de construire ce magnifique palais d'or et d'argent où vivre n'est pas transiger entre ses espoirs réels et ses échecs passés, mais s'assurer la félicité éternelle par la joie de construire ce que l'on a inventé dans ce lieu où magie et amour sont mêlés.

Et cet oiseau arrive sur le bord de la rive de ce fleuve qui emporte nos souhaits et nos trésors dans les flots de l'urgence et du remords, observant si nous allons enfin tomber par-dessus bord pour s'en aller grappiller ces affaires dont nous n'aurons plus l'utilité, occupés à lutter pour ne pas sombrer dans ces vagues qui déferlent à nous submerger, jusqu'à ce point de non retour où nous accepterons de lâcher, cette jonque qui ne faisait que nous faire croire à un port vers lequel nous n'allons jamais accoster, égarés dans l'immensité de cette mer qui couvre le monde entier. Il n'est plus qu'un choix à poser, à contempler ce volatile qui s'en vient nous narguer  : attendre le désastre annoncé ou plonger pour assumer d'atteindre cette rive que nous n'avions même pas considérée.

L'heure n'est plus à s'essayer de ramer, de contenir à la godille ce courant qui dépasse tout ce que l'on craignait, irrémédiable, inéluctable, les vibrations d'un univers qui embrasse celui que l'on était, que l'on sera et que l'on cherche encore à trouver. Elle est à regarder ce que l'on tient entre nos doigts et ce que l'on a fait, d'étreindre ou de lâcher mais de ne plus hésiter à ouvrir grand pour accueillir ce que l'on a toujours désiré, au lieu de retenir ce sable qui n'en finit plus de couler. Les graines qui n'ont jamais germées n'écloront pas dans le désert de notre passé, ce musée de ce que nous avons tenté, illusion persistante du mirage que cet oasis a existé où elles auraient pu pousser, d'autant plus séduisant qu'il n'a pas de réalité et ne servira pas à étancher cette soif qu'il crée, perpétuelle insatisfaction qui nous freine tel un boulet dont l'ombre paraît à présent plus grande qu'elle n'a existé.
Il reste à accepter que cette pulsion de récession n'a de sens que par l’intérêt que l'on consent encore à lui donner, miroir grossissant qui occupe tout le champ de nos pensées pour ce qui n'est qu'un écran de fumée. Elle ne cessera de nous accaparer qu'à l'instant où nous accepterons de la saluer et de la laisser retourner dans les limbes de nos fantasmes échoués, non des échecs mais une voie que nous n'aurons pas empruntée et qui s'est depuis délitée. Il nous sera alors possible d'entendre et de voir ce que nous cachions dans cette quête sans objet  : que le voyageur que nous sommes est déjà accompagné, de la plus belle des manières, par cette âme qui nous est donné, et que les rencontres ne sont perpétuelles qu'avec notre propre vérité, ce partage qui révèle au monde qui l'on est  :

libre et digne d'être aimé.

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