Transformation

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Gisant sur le sol, exsangue et faible, comme un ange dont on aurait coupé les ailes, il ne reste plus qu'à lâcher tout ce qui ne peut plus être porté, quelle que soit l'énergie que l'on aurait voulu y insuffler. L'effort qui a été fourni pour aboutir à finir presque au tapis ne laisse plus de quelconque marge pour faire semblant de continuer la même vie. Toutes les incitations et les cris pour inviter à se relever, se battre et persévérer glissent en autant de sons à la plus complète inanité, vague et vaine mélopée à poursuivre une guerre sans objet. Il ne demeure plus que le droit, la possibilité, de stagner là et de n'en pas bouger.
Étendu de la sorte, dans une posture ni vivante ni morte, l'inventaire des douleurs et des coups peut se faire avec ou sans nous, tellement les marques et les cicatrices sont visibles de partout. L'on ressemble à un héros vainqueur d'une bataille sans nom où, sous le feu du tonnerre et de la mitraille, ce qui a été vaincu ne nous rend pas plus forts ni plus beaux, juste épuisé et écroulé après un tel fardeau supporté, cette conquête qui n'a plus aucun attrait, cette victoire pour laquelle tout le monde affiche son désintérêt. Dans le silence et le calme lourd, les seuls bruits qui résonnent sont ceux de la retraite qui sonne, abdication parfaite d'une destination contrefaite, d'un idéal éventé, d'un piédestal culbuté, d'un succès avarié.
Immobile et passif, sans aucune idée ni énergie pour ne pas sembler plus mort que vif, l'unique option est entre l’annihilation de la raison ou sa réinvention. Réfléchir ne présente plus aucun sens, quand tout ce qui a été accompli jusqu'ici se basait sur ces pensées intenses, cette illusoire sensation de puissance, de maîtrise de l'inspiration et de la conscience, objectifiées au point de ne plus pouvoir être réfrénées, sauf par l'abondance des résultats en permanence. Dans ce vide de présence, dans cet état de latence, le calme qui surgit d'un coup se révèle immense, paisible, redécouverte d'une innocence qui se serait trompée de cible, à se replonger dans ce corps jusqu’à le rendre à nouveau gravide, de sa propre gestation et d'une construction solide.

L'évidence que rien d'autre ne peut être tenté, à part attendre que le changement soit opéré d'une façon que l'on ne saurait être à même d'anticiper, bride toute tentative de se lever, de se mouvoir ou même de recommencer à courir de tous côtés comme un papillon dans le noir d'une pièce dont la lumière aurait été soufflée. Cette soudaine et déstabilisante passivité fait vibrer un sentiment de honte et d’inutilité, bien loin de l'enthousiasme et de la joie qui existaient, avant que ne s'achève ce combat dont l'issue ne s'est pas du tout révélée telle qu'on l'attendait.
À se laisser traverser par ces émotions refoulées, ces sentiments de complète et totale vacuité, d'échec brûlant alors que l'on se croyait libéré, il ne subsiste plus que l'onde d'une destination manquée, d'un carrefour où l'on se serait fourvoyé, galopant dans une direction qui s’avère plonger dans les antres d'un gouffre que l'on ne peut plus éviter. Ce vaste espace de néant et d'obscurité enveloppe tout ce que l'on s'essaie de décrypter, de la cause de cet égarement insoupçonné, des conséquences qui s'annoncent impossibles à éviter, relançant la machine intellectuelle qui nous a conduits
jusque-là, avec une obstination magnifiée par les certitudes glanées durant ces années écoulées.
Mais il ne sert à rien de persévérer dans cette voie, dans ce en quoi l'on croit, tant sont cadenassées toutes les sorties et les issues connues, déjà testées et perdues, inutiles et contrevenues, schémas futiles et têtus qui ont montré leurs limites dans cette plongée dans l'inconnu. Se débattre avec ces armes à la lame tordue, au tranchant fichu ne servira qu'à faire couler encore plus de larmes de ce corps qui n'en peut plus, à la frontière de l'annihilation et de la déstructuration, modèle de force et de résistance qui est à présent au bord de l'implosion, brave et incroyable compagnon dont la vaillance admirable a maintenant atteint son extrême expression.

Incapable d'espoir, de projection ni de regret, il ne s'impose plus que l'attente pour retrouver qui l'on est, celle d'une lumière qui pourrait nous guider, celle d'une petite ou à tout le moins éphémère issue que l'on pourrait emprunter. D'où que porte le regard, il ne se manifeste pourtant pas le moindre indice que l'on pourrait apercevoir, comme plongé dans un calice qui annihilerait toute perspective vers laquelle se tourner. Il ne revient que l'écho de ce que l'on a déjà fait, brouillon passé et imparfait de nos efforts pour découvrir de quoi l'on est fait, mirage évanescent de notre divinité. Ce rappel de tout ce que l'on pourrait et que l'on a ignoré, renvoie à la puérilité de nos ambitions avortées, comme si l'on avait donné nos richesses au vent et à l'immensité, sans souci de comprendre pourquoi elles nous avaient été prodiguées.
Écrasés par ce constat glacé, de n'avoir pas entendu à temps tout ce que l'on savait et qui est à présent balayé alors que nous sommes impuissants à le protéger, s'effondre enfin tout ce que l'on retenait derrière les murailles fissurées de notre légitimité, les débris de notre orgueil et de notre volonté. De ces gravats d'ego et de personnalité, ne surnage que le mince substrat qui les nourrissait, énergie pure et magique qui demeurait emprisonnée dans ce magma rigide et sédimenté que nous prenions pour le halo de notre identité. Face à ce reliquat de cette armure qui nous constituait, il ne s'affiche plus que notre incrédule figure d'avoir ainsi dû mourir pour s'autoriser à exister, et non plus à fuir ce que nos rêves nous hurlaient.
Débarrassés de cette illusion, de ce qui nous cachait notre reflet, nous pouvons alors accueillir ce qui nous effrayait, ce miroir implacable mais juste qui nous montre notre réalité, qui nous sommes sans plus se camoufler, beaux, libres et parfaits, capables de tout créer, à commencer par la vie que nous souhaitons explorer. Il est permis ainsi de se relever, sans plus craindre de nous blesser ou de nous fourvoyer, éclairés par notre propre lumière, magnifique et colorée, Plus aucun combat n'est à redouter, plus aucun aucun piège sur lequel trébucher, plus de sabotage de nos envies parce que nous ne réussissions pas à les transcender pour entendre ce message que l'on portait jour et nuit, jusqu'à le renier  :

que le monde n'est pas autre que celui que nous avons construit,
qu'il n'est pas ce labyrinthe dans lequel nous errions à l'infini,
qu'il n'est que le décor que nous avons choisi,

pour le traverser et le dépasser comme par magie,

ainsi qu'un ange qui déploie ses ailes pour atteindre son paradis.

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