Brouillon

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Cette page est vierge, de toute trace, de tout blasphème, de tout sacrilège, de toute menace, de toute rengaine, miroir vaste et blême de ce qu'il renvoie à notre vue, ces mots, ces lettres, ces idées, ces projections, ces inventions spontanées, libres, brèves, diversifiées.
Cette page est languide, de ce silence, de ce vide, de ces peut-être qui ne sortiront jamais de notre tête, de ces évidences qui confineront à de l'insolence, de ces errances qui ressembleront à une danse, improvisée, canalisée, pour finir à plat sur ce papier.
Cette page est sûre qu'à partir du moment où l'élan sera initié, quel que soit le thème ou le sujet, il ne pourra plus être évité, remisé, oublié, mais se déversera comme monte la marée, irrésistible, magistrale, immense, intangible, avec la puissance que n'arrêtera qu'une force invisible.

Et pourtant nous en sommes là, à tergiverser d'y aller ou pas, d'oser se lancer ou en rester là, à la manière d'un dragon qui hésiterait à allumer un feu au cœur de l'hiver, préférant geler sur pieds plutôt que de déployer la flamme qui le tient animé.
Et pourtant nous ne bougeons pas, en une sorte de sidération qui n'a pas sa place ici-bas, comme si l'on jouait à colin-maillard dans notre placard tandis que se déchaîne un ouragan qui a emporté le toit et le hangar, la voiture et la baignoire.
Et pourtant nous restons là, benêts et pantois, à compter jusqu'à trois sur nos dix doigts et à recommencer pour bien vérifier qu'ils donnent toujours le bon résultat, à la fois butés et bouliers au lieu d'être la vie incarnée.

Cette histoire ne s'écrira pas si nous n'y plongeons pas, avec l'inconscience de son issue ou de sa voie, mais la curiosité de la découvrir au fur et à mesure qu'elle se crée, mélange d'inspiration et de ce que l'on sait.
Cette histoire n’existera pas si nous n'y plongeons pas, avec toutes nos envies, notre énergie, notre volonté qu'elle nous montre ce que nous ne savons pas, ce qui est dit, ce qui est écrit, mais ce qui bruisse sous les lignes aussi.
Cette histoire ne se déroulera pas de la façon que l'on croit si l'on ne choisit pas d'en être l'auteur, pour de bon, pour de vrai cette fois, en même temps lecteur et inventeur de ce que l'on transcrira.

Il demeure pourtant cette peur, cette petite voix qui susurre de notre cœur  : «  Et si tu n'y arrivais pas  ? Si de cette envie, il ne découlait que du médiocre, du rikiki  ? Si de cette ambition, il ne jaillissait que du ridicule, au fond  ?  » Comme si la création devait souffrir de la comparaison, de la jauge qui partirait d'un puits sans fond, à charge pour nous d'en établir de nouvelles dimensions alors que notre singularité défie toute raison...
Il reste malgré tout cette timidité à se dire que l'on en a la capacité, la légitimité, la  potentialité sans n’avoir jamais auparavant essayé, avec la trouille de se fourvoyer et de devenir la risée de tous ceux qui nous faisaient confiance, nous conseillaient, nous appréciaient. Comme s'il était encore besoin d'une autorisation pour commencer à exister...
Il perdure cependant une gêne, un enrouement, une espèce de sensation que ce n'est pas le bon moment, qu'il faudrait mieux attendre et patienter, pourquoi pas indéfiniment, pour ne pas regretter un malencontreux accident, une faute qui nous bloquerait dans l'instant, au risque de paraître embarrassant. Comme si l'on risquait de défaillir en ne bougeant pas du divan....

Alors, se laisser aller à cette sensation de percevoir que l'on crée ce que l'on avait jamais imaginé, mélange de rêves et de réalité, entrelacs de mots et d'idées, somptueux canevas de notre identité.
Alors, accepter que jaillisse ce que nous ne soupçonnions pas, d'intrigues, de voyages, de rencontres qui nous emmènent là où se lèvent toutes les barrières qui interrompaient nos pas.
Alors, remercier de ces palpitations, ces émois qui font battre notre cœur comme nous ne l'avions jamais senti jusque-là, ému, curieux, moqueur de nous voir ainsi tourneboulés d'être soudain irrigué de cette énergie-là.

L'histoire ne devient plus à inventer ni à dénicher sous un tas de bois ou une pile de draps  ; elle s'écrit en douceur, sans difficulté et dans la joie, de celle qui conduit au bonheur, tout droit  ; elle brille et éblouit, comme si l'encre et le papier prenaient vie.
L’histoire ne devient plus ni triste ni gaie, elle se suffit à elle-même par la grâce d'exister et d'offrir au monde son unicité, mélange d'un être et de l'Univers entier, alchimie où ni le maître ni l'élève ne peuvent plus être différenciés.
L'histoire ne devient plus ce pensum ou cette compilation de plagiats éhontés  ; elle cristallise la somme de nos expériences et de nos pensées pour les traduire à la connaissance du monde et le remercier de nous y autoriser.

Il n'est pas besoin de brouillon ni d'anticipation pour ce que nous déciderons de transcrire dans l'impulsion, tant ce que nous avons à dire est à l'unisson de notre passé, notre présent, notre avenir  : notre propre gestation.
Il n'est pas utile de corriger ni de se relire, tant la spontanéité et la fraîcheur de ce que nous avons à dire est le gage de notre sincérité à ne plus tricher ni nous mentir pour accepter la vérité  : que le meilleur est à venir et à inventer.
Il n'est pas nécessaire que qui que ce soit puisse nous lire ni nous féliciter, tant ce qui importe est d'oser écrire ce que nous avons besoin d'exprimer sans fard et sans se retenir  : la jubilation d'exister.

Et quand sera venu le moment d'imposer le mot «  Fin  » sur ce document, il sera doux et il sera heureux de découvrir qu'il ne s'agira en aucun cas d'un testament, mais le premier tome d'une sage dont nous sommes le héros et qui traverse le temps.

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