Liberté

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Que ne ferais-je pas pour arrêter de pleurer  ?
Que ne renierais-je pas pour m'empêcher de m'humilier  ?
Que ne cacherais-je pas pour ne plus avoir à le contempler  ?

Sur ce chemin étrange et assumé, d'être enfin l'ange que j'ai toujours rêvé, il me faut à la fois porter mes désirs et cacher mes secrets, dans une danse sans trêve où le moindre faux pas pourrait me déséquilibrer et mettre à bas la patiente stratégie que je ne cesse d'élaborer  : dire et sourire, mais n'en pas moins penser  ; rire et revenir, mais travailler à m'évader  ; vivre et tenir, mais prier pour une autre réalité.
Sur ce choix bizarre et bancal, de reproduire à l'identique toutes les erreurs du passé, il me faut à la fois trouver la solution à des problèmes que je connais, et m'interroger sur la raison qui me pousse à les répéter, dans un ballet obscur où les spectateurs ne doivent surtout rien soupçonner, au travers de l'épais rideau de fumée que je me plais à dispenser.
Sur cette voie complexe et alambiquée, de devenir mieux ou à tout le moins différent de ce que l'on m'a inculqué, dans une mue perpétuelle afin de trouver la parure au sein de laquelle briller, il me faut à la fois souffrir de tout abandonner et faire renaître le désir de continuer, en dépit de ces transformations qui finissent par m'épuiser, incessants déchirements de renier ce que l'on vient à peine de créer.

Ce quotidien m'use et me ravage à en crever, de me réveiller, m'habiller, sortir, m'agiter, rentrer et m'endormir jusqu'à le répéter à vomir et vouloir tout arrêter, d'être cette pauvre poupée de cire que la moindre lumière risque de liquéfier, contrainte de rester dans l'ombre et la médiocrité des traces d'un chemin mille fois piétiné, au point de ne plus ressembler qu'à un ravin au sein duquel on ne cesse de plonger.
Ce refrain m'obsède et me donne envie de gerber, cette obscène rengaine à la joie et à la gaieté, où il faudrait à tout prix continuer à batifoler en gardant la tête baissée et les poings liés, pour ne surtout pas oser contempler en face la sinistre réalité, cette farce grotesque et obèse d'un asservissement assumé, avec ses talents, ses idées dévoyées au point de plus être qu'un filet d'eaux saumâtres qui se vide dans l'évier.
Ce matin qui se lève et qui devrait marque la fin de cet avilissement mérité, n'est là que pour rappeler que ce que l'on fait est ce qui définit notre identité, sans faux-semblants, sans excuses à chercher : la démonstration par A+B, avec la force d'un fou frapperait le ciment avec ses mains ravagées par la violence de savoir que ce qu'il fait ne servira qu'à le blesser.

Je me regarde dans cette glace et j'ai envie de pleurer, une fois encore, une fois de plus, de ne pas enfin oser m'écouter, me dire que ma vie vaut plus que ce que l'on veut bien me la payer, ces conventions minables, ces mandats soudoyés où je me contrains à faire et dire ce que l'on attend que je puisse dupliquer, pour une bonne petite rasade d'un champagne frelaté.
Je contemple le monde que je me suis créé, et je me demande comment j'ai pu ainsi m'enfermer, mettre moi-même ces gardes à la ronde, ces tours de guet, comme si je devais m'assurer qu'aucune chance ne me soit donnée, de parcourir les vastes paysages de la vie et demeurer déjà mort et enterré dans ce décor en carton pâte prêt de s'écrouler.
J'observe les autres, tous ces gens vers lesquels je me suis tourné, et je démonte un à un leurs propres enfermements, comme au sein d'un asile de fous où pas un ne serait susceptible de m'aider, chacun aux prises avec ses propres tourments, ses propres cauchemars, sa propre identité dévorée par un jeu de miroirs à qui l'on crie que l'on ne sait plus qui l'on est.

J'ai pourtant mes yeux pour voir vers quoi je vais.
J'ai pourtant mes bras pour étreindre qui je choisirai.
J'ai pourtant mes pas pour marcher vers mon paradis rêvé.

Et je continue à l'aveugler, l'étouffer, la piétiner  : ma liberté.

J'ai pourtant mes envies pour m'amuser.
J'ai pourtant mes lubies pour improviser.
J'ai pourtant mes sorties pour expérimenter.

Et je continue à la consterner, bâillonner, brimer  : ma liberté.

J'ai pourtant l'intelligence pour guider.
J'ai pourtant la confiance pour partager.
J'ai pourtant la bienveillance pour accompagner.

Et je continue de l'abêtir, de la séquestrer, de la maudire  : ma liberté.

L'énergie qui m'irrigue ne se laissera pas museler, vider de sa substance jusqu'à n'être plus qu'une coquille vide, inhabitée ; elle est et sera la puissance qui fera tout exploser, mes peurs et mon inconscience, mes doutes et mon errance, pour disséminer aux quatre vents ce carcan que je me suis constitué, et ne laisser plus que l'éclat pur et blanc de ma vérité.
La foi qui m'anime n'a pas besoin de dieux ou de fidèles pour exister, de dévots confits de bêtises et de veaux d'or à adorer  ; elle rayonne pour et par-delà moi, jusqu'à devenir le soleil qu'elle a toujours été, incomparable merveille à qui je peux me confier, sans crainte de me brûler, de me blesser ou de retomber dans le sommeil, moi l'étoile aux pouvoirs illimités.
L'espoir qui me nourrit n'a plus de nécessité de se camoufler sous mes renoncements et mes non-dits, tant pulse sa vitalité  ; il instruit et nourrit tout ce que je peux insuffler de beauté et de joie dans ma vie pour la sublimer et montrer à tous combien je resplendis d'avoir accepté d'embrasser ma destinée, où rien ni personne ne peut remplacer les battements de mon cœur enjoué.


Cette liberté qui est mienne et que j'accepte d’accueillir en paix, est et restera l'unique souveraine à qui je prête allégeance sans hésiter, parce qu'elle offre ce que personne d'autre ne peut proposer  :

la certitude de choisir la vie que je voulais.

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