À l'aventure

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Les jours se succèdent et cela n'avance pas, sans plus de repère ou de guide ici-bas. Le bruit de la vie qui s'écoule emporte tout ce en quoi l'on croit, de réel, de futile, de compagnie ou de croix, balayant sans apprêt ce qui ne nous appartient pas. L'on a beau essayer de retenir ce qui nous paraît important en soi, il ne s'annonce en avenir qu'un brouillard épais comme une purée de poix  ; les torches qu'on y lance, les lueurs que l'on y aperçoit se dissipent au fur et à mesure que l'on y avance à petits pas.
Les nuits s'enchaînent et l'on ne rêve pas, réveillé sans cesse par nos propres émois, peurs réelles ou imaginées qui s'en viennent polluer cette trêve dans la journée. L'obscurité ambiante et le silence empesé donnent le sentiment d'une mort lente contre laquelle on ne peut que lutter, pour ne pas sombrer dans ses pensées démentes et finir par se renier. Il ne reste plus qu'à veiller sans relâche, seul et perdu dans ces draps qui nous entravent comme une camisole serrée.
Les battements de notre cœur persistent à résonner, infatigable moteur et intrépide impulsion pour nous rappeler que nous ne sommes pas morts et enterrés, mais bien vivants et aptes au bonheur, en dépit de cette litanie de vaines heures qui nous voient errer en quête d'un indice, d'un inventeur qui pourraient nous donner la clé de ce coffre-fort dont nous pensons qu'il cache un secret  : celui qui nous offrira la libération d'une simple et belle sérénité.

Et le soleil se lève sans que l'on comprenne pourquoi il ne surgit pas de grève dans ces eaux troubles au sein desquelles on se noie. L'on plonge alors encore et toujours en espérant que l'on trouvera une planche, une bouée, un navire qui s'en va vers ce que l'on imagine et que l'on n'atteint pas  : un continent primitif et vierge au sein duquel on pourra inventer le monde qui nous va.
Et les pluies se succèdent sans arrêt, orages, ondées ou averses qui nous trempent de haut en bas, en un essorage perpétuel contre lequel on a baissé les bras, faute de point de repère, d'abri ou de destination qui justifierait cela, en un renoncement fataliste qui constitue la seule posture en laquelle on croit, sorte d'immense imposture pour faire croire que l'on est vivant et que l'on se bat.
Et la Lune s'affiche encore dans un ciel gris et bas, vaste paysage où elle va tracer sa voie, comme un phare qui ne montrerait plus le chemin, mais rappellerait qu'il fut un temps, tout cela était un miroir brillant aux éclats, symbole puissant et lumineux de la lumière que l'on avait en soi.

Rien n'a pourtant changé depuis notre naissance  ; la même énergie, les mêmes désirs à exprimer irriguent notre sang, d'un rappel que nous portons une histoire qui traverse les temps.
Rien n'a pourtant varié dans ce qui nous pousse vers l'avant, ce réflexe irrationnel et inconscient qui nous porte à croire que chaque seconde se renouvelle pour inventer un nouveau présent.
Rien n'a pourtant pesé dans cette non-décision de continuer à respirer, en dépit de ce monde et de son étrangeté, comme si se jouait une pièce dont l'enjeu dépassait de loin ce que nous oserions explorer, théâtre d'ombres et de lumières emmêlées.

Le choix n'est plus de décider si l'on veut tout comprendre et appréhender pour accepter de ne pas renoncer et tout laisser tomber, mais bien de lâcher cette prétention de savoir et de connaître tout ce qui pourrait justifier que nous arpentions cette planète plutôt que celle d'à-côté.
Le choix n'est plus de continuer ou d'abandonner, mais bien d'assumer ce que l'on sent pulser, cet amour et cette joie que l'on ne saurait expliquer, ce mélange de douceur et de bienveillance que l'on est terrifié de voir se dissiper dans les doutes et les absurdités d'un quotidien qui nous déroute et nous maintient dans la banalité.
Le choix n'est plus de dormir ou de se réveiller, mais bien de vivre chaque instant comme une nouvelle chance à tenter, de retrouver non pas ce sens qui ne va que nous limiter, mais cette vibration intense qui nous donne le rythme et la vitalité de rester unique et immense, comme nous l'avons toujours été.

Plutôt que de chercher des réponses qui ne viendront pas tant que l'on gardera la tête baissée à compter ses pas, si nous osions cette inconscience et cette absurdité au regard des règles ou des lois  : vivre chaque jour qui se lève comme une aventure en soi, où tout peut arriver, que l'on y croie ou pas, parce que c'est en franchissant autant de failles, de crevasses ou de fossés que l'on pourra découvrir juste après cet Eden qui n'appartient qu'à soi.
Plutôt que de tergiverser en cherchant ce qui est bon ou droit, si nous nous autorisions à nous vautrer, nous planter, nous rétamer comme un nourrisson qui s'essaye à ses premiers pas, pour ainsi confronter à nouveau ce sol que nous persistions à piétiner au lieu de ressentir toute la richesse qu'il recelait, terreau et matrice de tout ce que nous ne voyions pas, ces graines qui ont commencé à germer pour donner cette forêt, ces champs, ces prés qui nous nourriront, nous structureront, nous élèveront jusqu'à ces cieux que nous appelions tout bas.
Plutôt que de reporter sur d'autres, proches ou étrangers que nous ne recroiserons pas, ces erreurs puis ces fautes que nous n'assumons pas, si nous acceptions de partager ces expériences, ces errances pour qu'enfin l'on apprenne de ce qui nous déçoit, au lieu de se laisser consumer par la honte, la gêne jusqu'à ne plus être que l'ombre de cet être humain bon et droit, déséquilibré et tordu par tous ces boulets et tous ces poids qui nous freinent et nous entraînent dans les abysses de la médiocrité, de l'insignifiance et de l'échec pérennisé.

Oui, vivre sans direction est effrayant à supporter.
Oui, renier ses émotions est intolérable à assumer.
Oui, oublier ses intuitions est persister à marcher amputé.

Mais il ne saurait être d'autre juge de ce que l'on accepte de s'infliger que soi-même, comme unique et seul maître de ce que l'on entend tolérer, de solitude et d'errance dans ce voyage que l'on a initié. Il ne tient qu'à nous de retrouver cette force et cette curiosité qui nous ont toujours poussés à grandir, à apprendre et à persévérer dans cet apprentissage intense, permanent, sans que la violence des jugements que l'on ne cesse de se porter ne s'en vienne rendre insupportable le seul fait de respirer.

Que le monde que l'on souhaite soit celui que l'on crée, sans plus de dieu ni maître, à part la joie d'exister, pour que vive en nous la lumière qui nous a toujours fait briller, au-delà de la matière, et pour l'éternité.

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