Bof

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Le jour est déjà levé, les étoiles éteintes et le ciel éclairé d'une couleur aux tons des rêves évaporés. Le silence des vestiges de la nuit n'est pas encore perturbé par l'agitation imbécile de l'Humanité, dans un calme relatif et apaisé. Il ne demeure plus que l'innombrable choix des possibles, toile des miracles et des échecs, nimbée dans l'invisible.
La vie est déjà animée, le souffle du vent berçant les herbes dans les prés, la douceur de l'air enrobant toute chose d'un confort ouaté. Les quelques échos qui se font entendre ne traversent l'air qu'à la manière d'une caresse tendre qui effleurerait l'enfant assoupi, pour ne pas le surprendre et lui enlever ses rêves inouïs, gages de confiance et de sérénité pour explorer ces mondes inaboutis.
Les mots ont déjà été prononcés, paroles de sagesse et de tendresse mêlées, formules dont la puissance et la jeunesse ouvrent à l'avenir et en donnent les clés. Leur vibration et leurs pulsions se coordonnent encore dans une bienveillante attention, celle de donner corps et vitalité à une intention pour que leur sens et leur motivation ne soient pas dévoyés par une interdiction à exister.

Il n'y a plus de temps pour fuir ou pour louvoyer entre ses velléités de désirs et ses fantasmes rentrés, dans ce monde en devenir qui n'attend personne pour exister. L'heure est à l'action et à l'émotion de ce que l'on veut expérimenter, erreur ou carrefour à traverser pour ne pas se retrouver balourd et esseulé, pitoyable d'excuses que personne n'est prêt à écouter dans ce tumulte que constitue la vie que l'on veut embrasser.

L'océan bruisse des ondes de ceux qu'il abrite dans ses vagues salées, abîmes denses et vivants de créatures insoupçonnées, jardin et matrice de la création désordonnée au sein de laquelle l'Homme n'est qu'un spécimen particulier, bruyant, brouillon, violent, grognon, dont les rodomontades sont encore tolérées jusqu'à la prochaine escalade qui le verra se noyer.
La terre gronde et tremble des rivages qu'elle ne cesse d'inventer, cataclysmes intenses et heureux, créateurs de paysages, d'îles et de continents ténébreux, encore brûlants de cette lave incandescente aux torrents furieux, dévoreuse et joyeuse d'offrir le socle sur lequel surgiront des plaines, des vallées, des montagnes aux pentes herbeuses, nourricières de créatures aventureuses.
L'air s'emplit d'odeurs et d'effluves insoupçonnées, révélatrices du monde qui déjà est en train d'exister, du parfum des fleurs aux feux des forêts, mélanges de nectars et de fumées, danse de la vie et de la mort emmêlées, comme peut l'être la découverte d'un trésor au sein d'une fosse au cœur d'un volcan aux arrêtes acérées, gardien et serviteur des richesses qu'il s'autorise à dispenser.

Il n'y a plus de temps pour chercher des indices ou des réponses aux questions qui ont déjà été posées, face à l'urgence de vivre et d'expérimenter, au lieu de se laisser aller à la nonchalance d'hésiter. L'heure n'est plus à la quête de diplômes ou de bouts de papier qui rythmeraient la voie vers le sommet et son ascension, alors qu'il n'appartient qu'à soi de décider de la direction.

Les rencontres se multiplient, gages d'un éveil et d'un apprentissage réussis, hasards d'un parcours qui se construit avec ses voies sans issue et ses détours où se révèlent la force du non et la nécessité du oui, balises d'accords ou de ruptures de tons qui ricochent dans le miroir reflétant la réalité et les songes qui permettent de continuer à aller de l'avant.
Les écueils et les échecs imposent leur confrontation, impossibles à nier ou à éviter par la renonciation, marqueurs de notre force ou de notre lâcheté à assimiler les leçons qui nous sont ainsi apportées, par les cicatrices qu'ils apposent sur notre front, en autant de souvenirs que l'esprit ne suffira pas à enfouir au plus profond de notre être pour renier que nous sommes des apprentis sorciers sans éducation.
Les joies et les plaisirs s'ancrent dans notre chair, en frissons de jouissance et de désirs, tentateurs irrésistibles et addictifs qui font battre le cœur et les sangs sans interruption, comme un moteur à montagnes russes d'émotions dont la pulsation et la saveur gorgent nos sens de perceptions dont il devient urgent de satisfaire l'appel, dévorante et banale addiction.

Il n'y a plus de temps pour prétendre que l'on a oublié ce que l'on sait, que les échanges, les voyages, les expériences n'ont pas suffi à nous démontrer ce que l'on sentait, cette évidence que respirer et consommer ne saurait justifier que l'on continue à exister, hors l'insignifiante et humiliante médiocrité de gâcher tout ce qui nous a été donné.

La vie n'est pas un cadeau  : elle est un choix, de ce que l'on en fait de vibrant et de beau, ou de minable et d'idiot. Il n'est d'explication qui serait tolérable quand s'est écoulé autant de temps, années, mois, jours, heures, minutes, secondes où l'on n'a fait que dévoyer ses idéaux, en une grotesque pantomime dont ne résulte à présent qu'une colère qui gronde face à ces gesticulations pitoyables et indignes de qui l'on est, de nos capacités, de la sagesse et de la puissance qui nous ont été données, dans un monde en pleine évanescence où il est besoin de guides, de gardiens et d'explorateurs inspirés.
La vie n'est pas un rodéo  : elle est l'apprivoisement de ses peurs et de ses lacunes, y compris d'assumer de ne pas être le héros à la une, tant que l'on poursuit un but précis et non pas la Lune, comme un benêt qui n'affiche qu'un sourire de déni quand s'écroule son palais de bric et de broc, véritable radeau d'infortune, alors qu'il était besoin d'un ancrage fort comme un roc pour ne pas pleurer ses lacunes. Encaisser les coups et les chocs ne transforme pas les participants à un combat de coqs en chevaliers en quête de fortune, confondant reconnaissance et rancune.
La vie n'est pas un château  : elle est un trajet, avec ses bas et ses hauts, ses amours et ses rejets, ses dons et ses défauts, sa capacité à accepter ce que l'on s'est proposé, contraint et forcé par la nécessité de ne pas renier le serment que l'on s'est fait, celui d'exister, non pas en esclave enchaîné à ses pulsions dévoyées, mais en maître libre de ressentir et de partager ce qui l'aide à grandir et avancer. Et la seule prison qu'il nous est interdit d'habiter est celle de la renonciation à notre liberté, énergie vitale et vibrante pour se singulariser.

La satisfaction d'avoir abouti à l'endroit où l'on est ne constitue que le reflet de tout ce que l'on a abandonné, d'ambition, d'amour, d'honneur et de respect. Que le temps qui nous reste soit dévolu à la quête de ce que l'on ignorait, pour que l'on puisse se contempler dans le miroir et se dire  sans hésiter:

je n'ai jamais renoncé.

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