Attention

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Allongé dans l'herbe, le nez au vent, les yeux dans les nuages, il n'est plus rien de vital ni d'important, à part la sensation de douce chaleur sur son visage. Le monde peut bien s'écrouler, cela ne changera pas le paysage, au cœur de cette vallée bercée par le chant des oiseaux de passage. Le seul regret est de ne pas être accompagné et de n'avoir personne avec qui partager ce moment bien sage, comme si la solitude était le corollaire imposé de ce paisible voisinage. Il faut un impressionnant cheval de trait pour répondre à ce babillage et se joindre à pas empesés à cette contemplation, comme un mirage. Il souffle d'ailleurs bruyamment, commence même à taper du pied, comme s'il attendait, impatient, que survienne un événement qui n'est pas annoncé. Il semble pourtant que pas un rendez-vous nouveau n'a été planifié dans cet agenda millimétré, et n'aurait de fait sa place, tant la journée, le mois, l'année sont organisés pour que, surtout, rien n'y personne ne vienne déranger ce bel ordonnancement d'une vie bien rangée. Le cheval d'un noir de jais paraît cependant n'en avoir cure, au point de se mettre à galoper et à tracer des cercles autour, manière de délimiter un périmètre dans lequel personne ne peut plus sortir ni rentrer. Quand enfin il s'arrête, sur le sol apparaît une trace parfaite, comme si elle avait toujours existé depuis des milliers d'années  ; elle signifie qu'il est un choix à faire  : y rester enfermé ou s'en libérer. Sa cavalcade accomplie, le cheval s'en retourne paître comme s'il n'avait rien fait.
Au sein de ce cercle, l'ambiance a complètement changé  ; il n'est plus question de sérénité champêtre ou de sieste idéalisée, mais une sensation grandissante d'oppression et de prison qui vient de se refermer. Le temps reste le même cependant, le soleil enjoué, le vent léger, l'horizon dégagé, mais cette trace sur le sol paraît tout brouiller, en un voile trouble et perpétuel qui ne cesse de s'intensifier. Mieux encore, la lumière se met à décliner, ainsi qu'au travers d'un brouillard qui viendrait de se lever. Un bref examen du cheval n'offre aucun indice qui pourrait expliquer pourquoi tout d'un coup l'on se sent si mal, par le simple fait qu'un quadrupède a piétiné le sol d'un mouvement énervé. Et c'est un cri de surprise que l'on se met à pousser quand l'on se rend compte qu'on ne peut plus sortir de ce dessin imprimé dans le sol, ainsi qu'un obstacle invisible qui nous contraindrait. Avancer devient impossible et tenter de sauter nous fait devenir risible de combattre ainsi contre un adversaire fantasmé. À se concentrer sur ce qui est en train de survenir, l'on se met même à paniquer car, à présent, les sons et les chants deviennent inaudibles au point de ne plus laisser qu'un silence plombé. Ce qui était un paradis inestimable se transforme soudain en prison glacée, et l'on n’a aucune solution envisageable, à part s’époumoner en vain et écouter l'écho dissiper nos cris effrayés. Le monde n'a pas changé, mais nous voilà prisonniers de ce cercle parfait.

La nuit est maintenant arrivée, avec son cortège d'obscurité et de bise glacée. Toujours au sein du cercle, il n'est plus la peine de bouger, tel un fossile sur le point de se sédimenter et s'enfouir dans la vase pour s'afficher en symbole d'une chute et d'une abdication dans quelques milliers d'années. Le cheval est toujours là, silhouette indistincte qui se met à ressembler à une gargouille épouvantée, à la fois garde-chiourme et rappel de ce temps qui a filé, transformant le carrosse de nos rêves en citrouille sur le point de se putréfier. Il s'ébroue et hennit sans discontinuer, sans que l'on sache s'il se moque de notre fragilité ou s'il se signale en allié qui, tout comme il a constitué cette geôle, pourrait nous en libérer. Il faut le passage d'une étoile filante pour nous décider à ne plus rester cette ombre tremblante, mais à tout faire pour s'échapper  ; mais s'échapper de quoi  ? D'une forteresse inconsistante créée sur une cavalcade improvisée ? D'une hallucination ahurissante qui nous enserre tel un filet  ? L'on contemple ce que l'on a, hors notre panique avérée, qui pourrait donner un indice, une volonté, une direction sur laquelle se concentrer ; mais un vague bout de tissu pour protéger notre fessier et quelques papiers d'identité ne sauraient constituer les outils propres à nous aider. Il ne demeure que cette herbe tendre et ce sol qui laisse remonter la chaleur de la journée, sur lequel à nouveau s'étendre et se mettre à pleurer, larmes dont les gouttes se répandent et marquent la terre de confettis d'humidité, empreintes éphémères et humiliantes de notre vacuité, où tout ce que l'on trouve comme idée pertinente pour se réinventer est de se prostrer et de se lamenter sur l'injustice qui s'en vient nous frapper.
Le temps a passé, sans repère ni indication qu'une issue est à portée, avec la nuit toujours dense, percée d'étoiles singulières qui persistent à briller quand le monde entier a sombré dans des ténèbres d'enfer que pas un son, pas une présence ne se dispose à animer. À quelques pas de là, le cheval continue de brouter, indifférent à notre présence particulière, comme si nous n'étions pas plus pertinents que le nuage de poussière que son sabot vient de provoquer. Il s'applique avec patience et calme à se rassasier, tandis que l'on sombre dans l'abîme du dénuement et de l'abattement caractérisé, tel un enfant dont on aurait confisqué les jouets, puni de son médiocre comportement et réduit à bouder. Allongé sur le sol, la tête vide et les espoirs envolés, il ne demeure plus que l'attente de savoir s'il s'agit d'une épreuve, d'une erreur ou de la réalité, dans ce paradis transformé en labyrinthe glauque et limité, sans autre compagnon que cet inquiétant équidé, au sein de ce paysage enchanteur devenu une prison inexpliquée. Les réminiscences d'un passé où il n'était besoin que d'exister font remonter la douleur d'avoir laissé les années filer dans la facilité de batifoler là où nous portait notre cœur sans souci d'apprendre ni d'expérimenter, à part dans la fuite de tout trouble, tracas, problème qui pourrait nous contrarier, pressé de prétendre que la souffrance est invisible et n'a jamais existé, à part pour les malchanceux et les pénibles à exfiltrer tels des pestiférés. Mais dans ce cercle incompréhensible, où il ne reste plus que soi à considérer, il ne fait plus aucun doute que l'on a échoué à saisir qui l'on est et ce que l'on voulait, hors les paillettes de la reconnaissance et la fatuité de décider qui est digne de nous aimer. L'on regarde ses mains, l'on regarde ses pieds, ce corps qui fait que l'on est humain et que l'on persiste à respirer, en dépit de cette course à la fin programmée, et l'on se pose enfin la seule question digne d'intérêt  :

qui est-ce que je choisis d'être pour continuer à exister  ?

Cette interrogation à peine formulée, à voix haute ou murmurée, voici que le cheval se met à hennir et à gambader, et qu'il lui prend même l'envie de revenir nous retrouver, franchissant le cercle qu'il avait tracé comme s'il n'avait jamais constitué cette muraille contre laquelle on butait. Sa tête massive s'en vient nous bousculer, en invitation intempestive à le chevaucher. Saisi de doute et de surprise, mais soulagé de cette proposition inespérée, l'on monte à califourchon sur le dos de ce destrier, qui fonce alors dans la direction des premiers rayons du soleil qui commencent à percer. Ce que l'on était, ce que l'on a fait ne comptent alors plus du tout, ainsi que des bagages dont on se serait délesté  ; il ne reste plus que la joie intense de se sentir libre d'inventer la route et les rencontres que l'on souhaite se proposer, enfin focalisé sur l'attention à l'intensité de notre présence et non plus seulement au fait de se réveiller au sein d'un univers d'abondance que nous ne faisons qu'effleurer, par notre inconscience de la chance qu'il est d'avoir tous les possibles à portée. Et tandis que l'on chevauche à travers ces nouvelles contrées, créations de nos envies et de nos capacités, il ne résonne plus dans notre corps qu'une seule vibration joyeuse et colorée  :

celle d'aimer qui l'on est.

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