On y est

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Il s'en est écoulé, des mois et des années pour arriver à cet instant où tout peut s'inventer, loin des cris et des gémissements de ne pas pouvoir avancer. Il s'en est passé des surprises et des événements au point de vouloir hurler que tout redevienne comme avant et cesse d'exploser en d'incessants fragments d'une même réalité. Il s'en est rêvé des possibles, des miracles indicibles jusqu'à s'en remettre à l'invisible et l'incompréhensible pour seuls maîtres de sa destinée.

Et pourtant, tout cela était désiré.

Il s'en est écrit des pages et des pages d'histoires de joies et de tristesse, à ne plus imaginer que l'on reste un animal tenu en laisse. Il s'en est tenté des inspirations pour créer ses propres illusions, de celles qui feraient presque perdre la raison. Il s'en est échangé des serments, secrets et parjures en même temps, à ne plus savoir qui suivre ou qui duper, avec qui vivre et qui abandonner, dans une confusion de chaque instant qui laisse un goût d'inachevé.

Et pourtant, tout était à expérimenter.

Il s'en est fallu de peu que plus rien ne soit envisageable sous ces cieux, après ces effroyables tornades qui ont dévasté tout ce qui comptait à nos yeux. Il s'en est arraché des lambeaux de vie et de drames, à presque en oublier le sens de l'existence et ses charmes, dans un épuisant et usant mélodrame. Il s'en est écroulé des châteaux en Espagne, y compris de ceux au sein desquels on a croisé amantes et compagnes, à même de faire croire que l'on pouvait gravir toutes les montagnes.

Et pourtant, tout est à recommencer.

Ce jour n'est pas différent des précédents, à s'efforcer de construire qui l'on est vraiment sans comprendre ni saisir la manière de le réaliser parfaitement, sage et salutaire atermoiement pour s'autoriser le droit de mal faire et se rendre compte que surgit ce qui nous convenait exactement. Dans cette course contre l'oubli, dans ce questionnement permanent, il ne demeure que ce que l'on a apporté de différent, de singulier, dans ce monde en fuite vers l'avant pour atteindre des objectifs déjà oubliés qu'ils sont à peine posés, vaste fumisterie pour continuer à cavaler dans un brouillard mouillé de pluie alors que le soleil brille juste à côté.
À contempler ce que l'on a accompli jusqu'ici, on se rend compte que l'on s'est contenté de reproduire ce qui déjà existait, en une ridicule redondance de la panoplie du parfait petit soldat qui ne sait que dire « oui », en oubliant le « mais » ou le « et si  ? » Toute cette volonté et cette énergie n'ont servi à dupliquer ce qui surnageait déjà à l'infini sur une mer de banalités, pour que chacun obtienne son petit îlot de paradis, perdu et isolé dans l'océan infini des possibilités et de ce qui est promis à ceux qui osent explorer ces voies et ces routes qui n'ont jamais été empruntées, avec une candeur et un émerveillement qui ne se tarit jamais, gage d'un éveil et d'un apprentissage permanent sur ce que l'autre peut proposer, de joyeux, de juste, de merveilleux à embrasser.
Il paraît malgré tout si difficile de sortir de ces sentiers mille fois foulés, comme si l'on redoutait de passer pour un imbécile en décidant de faire ce qui nous plaît, dans une conquête, non pas d'un eldorado caché, mais de ce qui nous anime pour le révéler, le savourer, le sublimer et l'offrir à l'Univers entier. Cette impulsion à se découvrir, qui ne cesse pourtant pas de vibrer, nous nous obstinons à la camoufler, la canaliser, l'étouffer pour qu'elle ne s'en vienne surtout pas briser le mythe d'un bonheur parfait évalué à l'aune de l'argent, de la passivité et de la servilité à ces maîtres qui se prétendent des géants, mais ne sont que des nains aux ombres tourmentées.

Cet instant n'est pas le résultat de la fatalité, mais de choix mûrement et puissamment assumés, avec la conscience que vivre consiste à oser ce que l'on n'aurait pas entrepris si les circonstances ne l'avaient pas exposé, dans un hasard qui n'est autre que la concrétisation d'opportunités que l'on crée sur sa route pour s'y confronter et évaluer ses croyances, ses doutes et les dépasser, afin de trouver sa place dans le labyrinthe de la réalité où chacun ne se reconnaît plus dans la glace à force de grimacer.
Cet instant n'est pas la somme de souffrances ou de regrets, mais la sublimation de ce qui nous contraint et nous assomme au point de vaciller et ne plus savoir que faire, quoi penser, nous proposant de décider si l'on cesse de suivre ce métronome comme un valet pour s'inventer son propre rythme et se respecter, afin de sentir en soi pulser la vie, la joie qui nous avaient abandonnés, laminés et obscurcis par les sacrifices que l'on s'imposait, mélanges de devoirs et de martyrs assumés pour sauver ces autres qui n'avaient rien demandé et exploitaient notre incapacité à embrasser notre identité.
Cet instant n'est pas le corollaire de cette litanie d'épreuves ou de renoncements, en une récompense gentiment méritée, mais bien la pleine et complète assurance que l'on accepte à présent de faire ce qui nous plaît, nous nourrit, nous tient vivant, au risque de blesser, de surprendre, de froisser, de contrarier, de méprendre tous ceux qui avaient pris pour acquises notre gentillesse, notre largesse, notre bonne volonté et se trouvent soudain surpris de la fin de non-recevoir qu'ils viennent d'encaisser, avec la proposition de reconsidérer ce qu’amour, amitié et dévotion peuvent bien réellement signifier.

En cette journée anniversaire de la révolution que nous avons initiée, il est maintenant plus que clair que rien ne saurait recommencer d'errance, de servitude, de fourvoiement à présent que l'on demeure le propre guide de sa destinée, sans plus de compte à rendre, de notes à améliorer, de dos à courber,

Unique et remarquable maître du royaume que l'on vient de se créer,
celui où amour, plaisir et joie sont les seuls préceptes à respecter,
parce que vecteurs de lumière, de partage et de fraternité.

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