En douceur

Laurent Hellot – 2020 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Le paysage n'est pas celui attendu, après tout ce chemin et cette envie d'admirer la vue, du haut de cette montagne que l'on a toujours connue. Assis sur un rocher, le regard dans le vide, l'on contemple le soleil se dissoudre dans un rideau de nuages languides. L'océan n'est pas loin pourtant, mais il ne se montre pas pour le moment, se contentant de dispenser cette brume humide qui cache et trouble le panorama pour ne laisser plus qu'un vide qui renvoie à soi. La lumière tamisée, rouge et dorée, peine à se frayer une voie dans cet agglomérat cotonneux qui brouille plus qu'il ne ravit les yeux. La perplexité se mêle à l'incrédulité d'avoir ainsi accompli tout ce trajet pour ne se retrouver que devant un mur embrumé, alors qu'il aurait dû s'agir de joie et de sérénité.
Face à cette déception, il est compliqué de choisir une nouvelle direction  : rebrousser chemin et admettre sa désillusion, retrouver ce que l'on a quitté, après mûre réflexion  ? Rester ici en espérant que, durant la nuit, se dévoile enfin ces constellations et ces étoiles infinies, comme autant d'échos à ses envies  ? Se lancer dans un voyage improbable au milieu de cette humidité, ce noir bientôt, et ces nuages, à la manière d'un navire qui foncerait dans l'obscurité vers les rochers, dans la précipitation d'atteindre le rivage et s'en va s'échouer, au lieu de s'amarrer dans un port sécurisé  ? Le frisson qui nous saisit donne bien l'ampleur de ce qui n'est pas dit  : cette peur, ce déshonneur de n'avoir rien accompli, alors que l'on a marché durant des heures pour arriver jusqu'ici et ne retrouver que le silence, et la solitude aussi.

Le soleil s'est couché à présent. Il ne demeure plus que les reflets lointains de ses rayons en réflexion sur la Lune qui monte à l'horizon, cette fois seule en majesté après que le vent se soit levé, balayant ce voile qui plombait ce spectacle magique, d'une immensité féérique, avec cette lumière blanche, presque métallique, qui expose chaque détail, chaque vague, chaque coquillage de ces flots qui paraissent cette fois immensément grands, presque inquiétants. Le quiétude et la douceur que l'on espérait ne sont plus qu'un souvenir en train de se dissiper devant les puissances féroces de ces embruns, de cette écume, qui rugissent avec force.
La vision de cette énergie soudain déchaînée au sein de cette nuit, dans un oppressant sentiment d'irréalité, entraîne une impression de malaise, avec la peur que cette marée ne déchiquette la falaise, nous plongeant dans ses eaux salées jusqu'à nous avaler, nous annihiler et nous faire oublier du monde entier. Ce qui n'était au départ qu'une promenade pour se confronter à la réalité que l'on espérait modeler à ses désirs et à ses ambitions débridées est en train de se transformer en mal-être, en sensation d'errance dans un labyrinthe qu'on n'aurait pas imaginé, alors que tout est en place pour que se concrétise ce que l'on voulait, mais que rien ne ressemble à ce qu'il paraît.

Le froid est tombé maintenant, la Lune brille sans discontinuer au firmament, bordée d'astres qui scintillent comme des milliers de brillants, parure splendide et légitime pour cette reine de l'inconscient. L'on est toujours coincé là, sur ce promontoire, incapable de rester debout ni de s’asseoir, terrifié de ne pas voir le jour et pourtant fasciné par ce noir tout autour. Il y aurait presque une magie dans ce clair-obscur sans contour, où ce qu'on voit n'est jamais vraiment ce qui surgit, où ce qu'on entend n'a pas parfaitement ce qui est dit. Cela ressemble  à un miroir qui renverrait l'envers de ce que l'on peut percevoir, où l'image qui transparaît est l'ombre de nos espoirs, dans un artifice à tiroirs.
Cela ne fait aucun sens, et pourtant l'on sent une présence dans notre environnement, comme une menace qui rôde, à l'affût de la moindre faiblesse que l'on pourrait montrer un instant, dans l'attente d'un piège qui se referme lentement. On se reproche notre témérité, notre emportement à avoir cru en ce mirage qui nous était vanté, de se rendre sur ce sommet et d'enfin contempler le monde à ses pieds.  En ses lieux et place, voici qu'on se retrouve terrifié ainsi qu'un lépreux face à une glace, incapable de se reconnaître, inapte à aimer qui l'on peut être, terrorisé de se voir ainsi dépouillé de cette part de notre humanité où jouer au parfait bonimenteur suffit à être considéré, plutôt que d'être vraiment qui l'on est et de l'accepter avec bonheur.

Une comète traverse le ciel, en un message de cycles éternels, équilibre et gage de changements continuels et pourtant ancrés dans le réel. Son sillage doux et lumineux éclabousse d'étincelles la voûte des cieux, ainsi qu'une promesse de fête perpétuelle. Recroquevillé sous un arbre rabougri, on ne sait plus si l'on doit se considérer comme béni ou maudit, seul dans cet environnement qui se met à ressembler à un enfer blanc, de silence, de solitude et d'enfermement. On se prend à regretter ce que l'on a quitté, juste un bref instant, avant de saisir que ce n'était pas si différent, que l'unique dissonance résidait dans le vacarme permanent qui nous empêchait d'entendre notre cœur et ses battements.
Une chouette fait alors entendre son hululement, un chant magique et vivifiant. On se met à guetter le prochain refrain, et à s'efforcer de trouver d'où il provient. On s'éloigne de l'arbre, tendant l'oreille, et quand il retentit enfin, on s'émerveille et poursuit plus avant, loin de ravin, loin de cette prison virtuelle. Et là, dans un calme absolu, on  découvre ce rapace que l'on n'avait jamais vu  : des ailes blanches au duvet dru, et une tête aux yeux d'obscurité qui nous ont déjà aperçu. Elle n'a pas de crainte face à cet intrus, cessant au contraire ses allées et venues, plongeant dans notre direction comme si elle nous avait toujours connu. Dans un mouvement vif, elle s'immobilise alors à nos pieds, pour aussitôt redécoller vers les profondeurs de la nuit et s'y effacer.
Intrigué et même un peu effrayé de ce ballet, il nous faut un temps, d'arrêt et de surprise pour saisir ce qui vient d'arriver, et d'un coup voir luire ce que vient d'être déposé par ce visiteur singulier : un rubis au reflets écarlates et démultipliés par les rayons de cette Lune qui se met à étinceler, au point d'éblouir tout le paysage comme en plein été. Et là, au loin, une maison avec de la fumée à sa cheminée, un sentier qui va dans sa direction sans discontinuer, un jardin aux arbres fruitiers ; un havre de paix. On se met à courir aussitôt, puis à reculer, saisissant le rubis pour le garder précieusement dans nos mains serrées, et repartir de plus belle de l'avant sans s'arrêter, mais trébucher, tomber, s'évanouir et s'abandonner.

Un odeur d'abord, celle de pain grillé ; une couleur ensuite, une lumière moirée ; une musique enfin, celle d'un chat qui ronronne sans discontinuer. Un lit, une couette, une fenêtre par laquelle les rayons du soleil ne cessent de se déverser, en une fête sans pareille pour accueillir cette nouvelle journée. La table est mise, avec des mets à volonté. D'une porte ouverte parviennent les effluves d'un air printanier.
On se lève, désorienté, mais avec la conviction que tout cela n'est pas rêvé. Debout, étonné, dans cette maisonnée, voilà que retentit une voix familière, dont les intonations nous donnent envie de pleurer  :

«  Enfin te voilà  ! Tu en as mis du temps à te réveiller  ! Allez, viens, il est l'heure  : tout le monde t'attendait.  »