Entre deux eaux

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Il semble inutile de chercher à regarder au loin  ; le brouillard dense enveloppe toute forme, toute lumière ce matin. Les volutes de ses brumes et de ses desseins indistincts maquillent ce que l'on pourrait croire ou apercevoir de trouble et de doute, comme la buée sur un miroir. Il ne demeure plus que notre situation, hésitante, perplexe, face à cet étonnant entonnoir qui nous a conduits à renoncer à nous appuyer sur notre science, notre savoir, pour admettre tout penaud et benêt que tout cela n'était que des histoires, des contes affabulatoires qui nous empêchaient de contempler ce que l'on nous donnait à voir, ainsi que ce brouillard. Un tel constat n'est pas une victoire, mais la conclusion logique qui s'en vient au soir, après des pérégrinations intenses, magiques, parfois aussi solitaires et tragiques, face à cette issue qui se complique ; alors que l'on pensait être enfin arrivé, au cœur de notre monde et de nos pensées, voilà que l'on se retrouve plongé en plein désarroi et sans la moindre idée de comment cela a bien pu arriver, sans que l'on prenne conscience que le piège se refermait, bardé de certitudes et de raisonnements censés qui se devaient pourtant de nous rassurer, nous guider, ainsi qu'ils l'ont toujours fait. Mais aujourd'hui, il n'est plus possible de nier la réalité : notre entregent, notre bagout ne sont à présent d'aucune utilité, comme une démonstration mathématique au sein d'un asile de fous, pour laquelle personne n'y trouve le moindre intérêt, chacun bien trop préoccupé par une toupie qui tourne ou le bruit du fond d'un réfrigérateur emballé, ou à se demander par quel bout enfiler une chemise sans passer par le cou, en toute franchise, en tout et pour tout.
Assis au bord de ce fleuve embrumé, il ne reste plus qu'à regarder l'eau faire des tourbillons à ses pieds, peut-être apercevoir un ou deux poissons égarés, sentir la trop faible brise se lever, inopérante libératrice de cette purée de pois bien implantée, dans ce paysage dont on a oublié s'il s'agissait d'une plaine ou d'une vallée, d'un rivage ou d'une caverne enterrée. Il est délicat de s'essayer à bouger, faute de savoir où mener ses pas, à part pour renoncer à avancer et admettre que l'on n'a plus aucune envie de recommencer tout cela, au vu du résultat auquel on assiste, dépité : le naufrage de toutes nos connaissances et de tous nos Ave Maria, ces références auxquelles on tenait, et sans lesquelles on ne serait pas arrivé jusque-là, au bord de ces remous emberlificotés. La situation n'est guère brillante, il faut le considérer, alors que tout le monde nous croit sur la route ascendante de la célébrité, miroir aux étincelles brillantes qui éblouit autant qu'il peut aveugler. Il n'en est rien, assurément, prostré sur cet amas de rochers, tout à la fois refuge et rempart contre la tentation de plonger, de disparaître dans le plus grand des hasards, prétendument canonifié et porté aux nues par une cohorte d'anges pour y être glorifié dans ce monde étrange et si souvent vanté, le paradis espéré ; se forger ainsi la légende d'une disparition exaltée, dans le domaine du merveilleux et de l'étrange, ces régions après lesquelles on a si souvent espéré, dans le rêve de ne pas finir dans la fange, mais de se voir distingué comme juste, remarquable et digne de louanges, passeport assuré pour la postérité.

Alors pourquoi ce brouillard, cette muraille éthérée  ?
Alors pourquoi cette terreur quand vient le soir, toute lumière étouffée  ?
Alors pourquoi ce trouble dans le regard qui éteint l'étincelle qui y brillait  ?

Aucune réponse ne vient, sauf l'écho de cette brume sans fin, comme un soupir qu'on étouffe et qui reconnaît combien l'on souffre de ne plus savoir pourquoi l'on continue à exister, quand tous ceux que l'on connaissait ont disparu comme l'on souffle la flamme d'une bougie colorée, insouciant et inconscient de tout ce que l'on va perdre en accomplissant ce geste singulier. Les souvenirs ne cessent d'ailleurs de remonter, dans ce silence, dans cette ombre qui persistent à nous entourer, un certain nombre que l'on aurait même préféré oublier, ainsi qu'un cortège sombre qui défile dans une noce de mariés, glaçants et impressionnants invités que l'on n'avait pourtant pas inscrits au banquet. Il devient compliqué de prétendre à la sagesse et à la sérénité, tant ce qui s'éparpille dans ce vent glacé nous laisse transi et frissonnant, incapable de nous réchauffer à l'aune de mémoires chatoyantes que ces réminiscences crépusculaires ne cessent ternir et de bafouer, ainsi qu'un héraut qui ne ferait qu'annoncer morts et décès. Tous nos efforts pour les tenir à l'écart, à tout le moins les ignorer, sont battus en brèches par les croassements de massifs corbeaux noirs qui s'en viennent maintenant nous importuner, comme si cette ambiance de cauchemar ne suffisait pas à nous désemparer. Les volatiles tournoient et battent des ailes sans que l'on puisse les apercevoir, spectres lointains dont les cris nous rappellent leur existence déplacée, alors que l'on souhaiterait au contraire du soleil et du réconfort pour nous requinquer.
Il n'est plus possible de distinguer le jour du soir, malgré nos efforts pour se repérer, voyageurs intrépides mais cette fois égarés au sein d'un périple qui les emmènent bien plus loin qu'ils n'auraient plus l'imaginer, sorte de quête sans fin d'un refuge qui n'a jamais existé. Il est embarrassant de se retrouver ainsi qu'un enfant, dépendant de forces, d’éléments sur lesquels on n'a aucune influence, aucun effet, tout juste bon à être examiné par un regard condescendant avant d'être relégué à nouveau dans une pièce isolée, perdu et désœuvré sous la garde d'un cerbère désigné, pendant que les autres s'en vont continuer de s'amuser. On n'a cependant pas eu le sentiment de perdre notre temps, de déchoir dans ce qui nous a été proposé, se battant sans cesse devant un auditoire pour les faire rire, les distraire, leur enseigner ce que l'on imaginait être la réponse à tous les mystères qui pouvaient les entourer, de la meilleure et la plus vaillante des manières, sans jamais abdiquer dans ce que l'on considérait ainsi qu'une mission sacrée  : instruire dans l'art et la prière, pour le bien de l'Humanité. Et tout cela pour finir dans cette galère, dans ce brouillard esseulé, sans le moindre point de repère, sans le plus petit indice pour savoir si l'on a réussi ou démérité, si l'on sera adulé ou ignoré, plongé dans les affres d'angoisses insoupçonnées, minuscule point sur l'exponentielle ligne de la destinée des Grands Hommes et de leurs affidés.

Le bruit régulier d'une rame plongeant dans les eaux agitées se fait entendre dans ce silence que seuls les corbeaux rompaient. Un geste lent, puissant, d'un bras assuré conduisant son embarcation comme si le soleil brillait. Nulle barque, nul bateau ne perce pourtant l'horizon bouché par cette purée de pois inusitée. L'on a beau tendre l'oreille, chercher du regard un indice, une silhouette, un tracé, pas un navire ne se manifeste pour rompre cet enfermement qui ne semble plus devoir cesser. Un cri sort de notre gorge, en une tentative puérile et désespérée de fournir enfin un effort utile pour prétendre maîtriser un tant soit peu cet environnement hostile et insupporté. Il n'y répond une nouvelle fois que l'écho de notre voix déformée, caricature de son guttural et primitif, loin de l'assurance que l'on avait l'habitude de déployer, ainsi qu'un paon qui ferait la roue pour cacher une fosse d'aisances qui dénature son autorité. Il ne reste plus qu'à s'effondrer, vaincu et déçu de ne plus avoir qu'échecs, regrets et solitude en perspective pour prétendre persévérer à exister. Et c'est ce geste d'abattement, cet effondrement assumé qui d'un coup s'en fait vaciller le sol sur lequel on pensait reposer, en une oscillation proche d'un bercement, ondulation paisible et assurée : ce n'est plus le fleuve qui est en mouvement, mais nous en totalité, au rythme de ce mouvement que l'on s'efforçait de discerner. La Terre même, les rochers avancent en même temps, nous emportant dans leur déplacement, gigantesque et incroyable Arche de Noé.
Rester assis, ne pas bouger, incapable de saisir l'ampleur de ce qui est en train de se passer, spectateur immobile et pourtant en plein voyage éveillé, dans la stupeur et l'incrédulité de constater que l'inimaginable se déroule sous notre regard éberlué, tout autant fasciné qu'effrayé de ce monde en mouvement au sein duquel l'on vient d'être convié en tant que passager. L'eau est toujours là, le brouillard n'a pas changé, mais une impulsion paraît animer l'Univers tout entier, axée vers une direction que l'on serait bien en peine de deviner, tant cette soudaineté et cette force à l'unisson dépassent nos pensées. Il ne demeure plus que le soulagement, un peu inquiet, de constater que l'on n’a jamais été perdu ni errant, mais que l'on n’avait simplement pas compris que le paradigme avait changé, d'accepter ou de renoncer à accompagner le mouvement, et de se voir sauvé ou enterré. Il n'est plus besoin de s'agiter à tout vent ni de se barder de volonté ; est à l’œuvre bien plus intense et bien plus grand, et cette fois, il nous appartient de nous laisser porter, comme un cerf-volant dans un ouragan, bien incapable de sentir où les bourrasques vont le mener, mais à coup sûr lacéré et déchiqueté s'il lui prenait l'envie de résister. Et la vitesse de cesse de croître et de se renforcer, à la manière d'un rayon de lumière qui s'en vient percer l'obscurité, faisceau magistral et ténu qui pourtant transforme tout ce qu'il s'autorise d'approcher. Dans ce vaisseau minéral et phénoménal, l'on se sent à la fois capitaine et passager, à la manœuvre et à quai, acteur et spectateur des bouleversements sur le point de s'opérer, heureux enfin et surpris de se trouver ainsi à la parfaite place que l'on n'aurait jamais espérée, au cœur des changements du monde d'aujourd'hui, grâce à tout le chemin que l'on a fait, par un hasard que l'on s'est proposé, sans savoir le cadeau que l'on se faisait en avançant sans jamais renoncer à apprendre, expérimenter, toucher tout ce qui nous était présenté, pour maintenant comprendre qu'il ne s'agissait que de se retrouver à cette exacte place pour se transformer, ainsi que le monde entier.

Le brouillard se disperse peu à peu.
Les eaux révèlent leurs couleurs profondes, du vert au bleu.
La vie danse à la ronde, dans une sarabande de chants joyeux.

Et la lumière inonde notre univers, unique, parfaite, matrice d'un renouveau majestueux : le paradis que l'on célébrait de nos vœux.