Fermer la porte

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 La fête bat son plein, cascade de sons et de chants sans fin. De la terrasse où l'on est assis parvient toute cette agitation, tout ce bruit. L'ensemble n'est pas désagréable, juste déplacé, gênant alors que l'on regardait les étoiles à la nuit tombée. Le panorama somptueux qui s'étend devant nos yeux n'a pas d'équivalent, par sa beauté sereine, par sa majesté pérenne, message d'humilité et de respect adressé à la communauté humaine.
Mais les notes de chansons excitées viennent troubler ce lien évident, cette envie d'écouter ce que le silence de l'instant peut proposer,  de retour à soi, d'ouverture à ce que l'on ne voit pas. La cacophonie en résultant ne donne que l'impression de déranger, de se trouver au milieu d'une foule de gens occupés à se congratuler, à s'autocélébrer et comparer leurs bijoux de pacotille que les néons font briller. Et dans cette masse agitée, on ne ressent plus de joie, plus de fraternité  ; il ne transpire de tous ces agités que l'excitation d'être membres d'un club privé, confits de l'importance qu'ils veulent bien se donner, incapables de comprendre que les privilèges dont ils n'arrêtent pas de se vanter ne sont que les barreaux d'une prison qu'ils sont en train d'édifier, leur petit paradis privé duquel il ne pourront plus jamais s'échapper.
L'on était pourtant à l'intérieur aussi, il y a peu, à sauter de tous côtés avec chacun d'entre eux. La sensation d'être enfin arrivé à intégrer ce réseau, la satisfaction d'avoir été invité après tous ces bas et ces hauts constituaient le sommet inatteignable où l'on venait de planter son drapeau, splendide oriflamme qui pouvait rayonner de là-haut, avec les autres déjà alignés que le vent faisait flotter, symboles impressionnants et glorieux d'être en capacité de tutoyer les cieux. Il ne faisait pas de doute que l'on était arrivé là où l'on devait, participants parmi quelques autres triés sur le volet qui étaient autorisés à s'amuser, à se tester, à expérimenter, à montrer au monde entier l'étendue de leurs capacités, accès uniques et spécifiques à une magie qui a toujours existé, secrets de l'Univers les moins biens gardés, accessibles et disponibles pour qui prend le temps de les considérer.
Mais est survenu ce que l'on ne pouvait imaginer, des intrigues entrevues indignes de ce qui était prôné, des comportements à la banalité insigne que l'on pensait ne plus rencontrer, que l'on croyait relégués dans un passé que l'on avait quitté, la raison même qui justifiait tout le trajet que l'on a fait pour se retrouver à cette fête, dans cette forêt, sur cette terrasse à s'extasier de ce qui se révèle devant nos yeux émerveillés ; l'on est pourtant le seul à le voir, à le savoir, à le considérer pour ce que c'est : la reproduction de la fragilité des grands discours qui sont assénés, où il est expliqué combien l'on est tous en lien, la force que l'on tient entre ses mains, la chance d'inventer notre destin.
L'on a cru à ces phrases pompeuses, qui sont pourtant les échos de la belle et passionnante vie aventureuse que l'on mène depuis que l'on est né ; les entendre, les voir partagées nous a mis en joie, de constater que, peut-être cette fois, la vérité juste a été exprimée, et mieux que cela, qu'elle sera mise en pratique sans discontinuer, que ce cercle privé que l'on a intégré a compris ce qu'il importe d'assumer : ses faiblesses, son allégresse, ses erreurs et sa puissance. Tout cela avait un sens, le miroir où l'on peut scruter son existence sans risque qu'une buée, qu'une tache apparaisse pour tout assombrir et tout gâcher, pur dans sa transparence et dans son honnêteté ; un soulagement profond que l'on s'autorise à montrer, de ne plus avoir à tricher, à se travestir ou s'échapper pour frayer en marge de cette société qui dévore tous ceux qui se laissent attirer par les trésors qu'elle expose et qui ne sont que les fauves dégénérés de nos bassesses, de nos petitesses, spectres alimentés par les peurs qu'on ne cesse de gaver.
Sur cette terrasse, les pensées dans l'espace, l'on se demande si l'on n'est pas trop exigeant, si ce qui est survenu n'est pas qu'un insignifiant événement qui ne vaut pas la peine de tout envoyer balader dans le vent, de partir sans se retourner, sans s'expliquer pour qu'au moins quelques-uns d'entre eux aient notre version des faits, moment que choisit une chouette blanche pour décoller du néant et aller se perdre dans une Lune d'argent. À suivre du regard le vol silencieux de cet animal, messager de la frontière entre le Bien et le Mal, il n'est plus que nostalgie de nos illusions enfuies. Sa trajectoire et son cri résonnent comme un rappel que l'intégrité ne se transige pas, que le but fixé conduit parfois à devoir se fondre dans plus grand que soi. Les erreurs, les égarements, les atermoiements font partie de l'apprentissage pour trouver sa voie ; ne pas les assumer en continuant tout droit, ne se reposer que sur les croyances que l'on a déjà, ne pas reconnaître que l'on a blessé un autre que soi, ne pas demander pardon pour ce que l'on détruit en se proclamant le roi n'est rien d'autre que de la vanité, un fourvoiement magistral où l'on considérerait que l'on n'est plus responsable de rien, à partir du moment où l'on s'imagine un destin.
À entendre les échos de cette fête que l'on a quittée pour retrouver les battements de notre cœur que le bruit étouffait  ; à les écouter exulter, élire le maître de la soirée en tant que héros indiscuté, toute la curiosité que l'on avait mise à les imiter, l'énergie dépensée à leur ressembler se dissipent pour ne plus laisser que le goût amer de la trahison révélée, de la déception patentée, de la médiocrité des exploits dont ils osent se targuer. Il n'est aucun plaisir à constater que l'on est seul sur cette terrasse, que tous les autres persistent à ne pas voir ce qui s'est joué, il ne nous appartient pas de leur montrer la triste vérité : qu'ils ne sont pas les héros qu'ils prétendaient, que ce qu'ils célèbrent n'est qu'un théâtre d'ombres sur lequel le rideau vient de se déchirer.
Perdu dans les nébuleuses des mondes qui ne se dévoilent qu'à la faveur de l'obscurité, l'on se sent à la fois extraordinaire et désemparé, de devenir d'une autre manière que l'on imaginait, le héros que l'on se promettait. Tous les efforts que l'on a produits pour s'intégrer et suivre ce qui nous était dit n'ont conduit qu'à cette terrasse, qu'à cette nuit, l'évidence que notre chemin est singulier et qu'il n'est pas fini.
L'on se lève alors, se fondant dans la nuit, laissant derrière soi ce qui n'est plus que débris, de ses espoirs avortés, de sa confiance brisée, de ses repères balayés, sans amertume ni regret pourtant, parce que des lucioles s'élèvent à chacun de nos pas, qu'un feu follet brille là-bas, que les étoiles guident notre voie, que la Lune ne nous quitte pas, que le soleil n'est pas loin de là. Au début de ce voyage que l'on se promet, dans ce qui n'est pour le moment que vortex de questions et tourbillon de pensées, il n'est plus besoin de passeport, de sésame, de club privé ni de sororité ; il n'est que l'assentiment de notre âme au choix que l'on fait, de se respecter, de s'écouter, de s'autoriser de tracer une route où il n'y aura ni maître ni valet, mais l'éclat de notre propre lumière illuminant la Terre entière.