Le saut

Marcher n’est pas le plus difficile, non  ; comprendre la raison pour laquelle on s’est levé et lancé dans cette expédition à nos risques et périls, oui, cela nous épuise et nous rend fébriles. Le plus étonnant reste que les séquelles ne sont pas de se perdre ou de se tordre une cheville, mais ne plus réussir à trouver le sommeil, parce que notre esprit est envahi de questions qui le vrillent, comme un enfant à qui l’on enjoint de faire la sieste alors que le soleil brille.
L’action est un soulagement, en réalité, une bénédiction pour ne plus avoir à réfléchir à l’instant et à l’après, mais au contraire ne plus écouter que son cœur et ses battements, le seul métronome, en vrai. À la seconde où nous décidons d’avancer, nous devons les maîtres du monde que nous avons créé, les inventeurs de toutes les possibilités, les moteurs à l’énergie illimitée, du simple fait d’avoir osé, de ne plus hésiter ni tergiverser, à l’inverse de traverser des paysages insensés, de tracer un chemin hors des balises disséminées, de choisir que demain sera jamais que ce que nous avons entre nos mains et qui nous remplit de félicité.
Il en serait presque trop évident de comprendre que tout ce que l’on rêve et qui se fait attendre est à portée de nos pas, et non de nos peurs, de nos émois, de nos cogitations pour organiser, planifier, anticiper, tous ces efforts intellectuels pour appréhender et dominer un monde universel, à la manière d’une araignée qui essaierait d’attraper le ciel dans sa toile et se verrait balayée à la première des rafales. La prétention que nous mettons à répandre la croyance que nos pensées ouvriront la voie et nous dévoileront ce que l’on ne sait pas reste d’une candeur confondante, au regard de tout ce qui est là  ; il n’y a rien de caché, rien de camouflé, tout est visible et décrypté, sauf par un esprit obstiné à ne vanter que ses propres capacités, bulle crédule qui se persuade qu’il suffit d’air pour respirer, en oubliant que sans cette inspiration innée, nous resterions un embryon emprisonné.

Certains ne font que cela en revanche, bouger, s’agiter, courir de tous les côtés, confondant action et perdition, s’imaginant qu’en secouant les bras dans toutes les directions, ils arriveront à décoller et à planer dans le vent, à force de répétition, à atteindre le firmament parce qu’ils ont choisi la bonne option  : transpirer jusqu’à implosion. Ceux-là n’ont entendu que la moitié de la réponse à leurs questions, que l’important n’est pas ces vaines trépidations, mais l’initiative, l’impulsion qui ouvre à l’éclosion, à la découverte et à l’écoute de nos désirs profonds ; pas ces instincts primaires qui font du vainqueur d’une guerre le roi de la Terre, pas ces obsessions mortifères qui nous enchaînent à la matière.
Dans cet équilibre fragile qui nous voit avancer sur un fil, celui de notre destinée, la tête en l’air à chercher un escalier, et les bras de plus en plus chargés de tout ce que l’on peut attraper, la chute n’est pas mortelle, elle est délai, répétition, recommencement et perte de temps, celui précieux qui n’est pas ces secondes et ces années en creux, mais vibration intime qui n’aspire qu’à mieux, pas cette quête de perfection étouffante qui fait perdre la raison, mais cette sensation émouvante que nous avons enfin compris la leçon.
Il n’y a pas de maître pourtant, pas d’élève ni d’enseignant ; il n’y a que ce que l’on rêve et qui ne peut être que le présent, ce lacis d’expérience que nous offre la chance, cette envie immense de rester en enfance, non pas pour y être dorloté et choyé, mais parce qu’alors, toute était vérité, rien n’était oblitéré, que tout était nature, évident, partagé, rien n’était rivalités de chapelles, querelles de clocher. Et que la seule nécessité pour apprendre était de se mettre debout et de marcher, en explorateur d’âge tendre qui n’avait aucune crainte à redouter, ému, émerveillé et curieux de tout ce qu’il pouvait rencontrer.

Il peut être difficile à entendre que la meilleure façon de progresser est de se retourner et de regarder cet enfant que nous avons été, à la vitalité débordante et aux yeux qui pétillaient. En quoi se rappeler la puissance naturelle et la joie qui nous transportaient serait-il plus insensé que de chercher des solutions dans un futur qui n’existera jamais l’Humanité que nous créons n’étant que la somme de nos expérimentations passées ? Il est vraisemblable qu’admettre que nous savons déjà tout est un affront à notre orgueil et à nos préjugés, à ce cerveau qui plante les clous du cercueil où il va s’enterrer à guetter la lumière dans l’obscurité qu’il aura lui-même générée.
Comme si la simplicité était indigne de la condition même d’exister. Comme s’il était indispensable de souffrir pour mériter le droit de continuer à respirer et à s’accaparer tous ces trésors que nous voyons briller. Comme si l’intelligence était ce qui permettait de ne pas avoir mal aux pieds, alors qu’il nous faut avancer sur un sol de lave solidifiée. Il est réellement émouvant de voir combien nous touchons du doigt à chaque instant ce après quoi nous courons toute une vie durant, à la manière de ce bateau qui veut atteindre l’horizon et qui ne voit plus tous les ports, les îles, les continents qu’il croise du levant au couchant. Il n’est pourtant pas envisageable de renoncer au privilège de se torturer la tête et les journées à croire que tout ne dépend que de notre volonté.
Et le voici, le saut qu’il faut faire pour sourire au bonheur d’exister, pour rire de notre insupportable vanité, pour s’offrir la sérénité qui n’a rien d’une religion ni d’une injonction  : enjamber ces enseignements périmés, piétiner ces obstacles imaginés, gambader d’un «  oui  », sans passer par le «  mais  », pour aller vers le «  et aussi  », parce que la Vie l’autorise, le permet, dès lors que l’on suit, non plus sa caboche, mais ses pieds, l’unique logique à être verticalisé et non désincarné, où ce corps que l’on ignore nous porte pourtant vers le seul monde que l’on a oublié d’explorer  : notre cœur, où palpite l’Univers entier.