Disparition

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 

D'où que l'on regarde ce qui nous entoure, il ne reste plus rien du château et de ses tours, de la forteresse que l'on avait édifiée pour se cacher et se protéger. Aucunes ruine ni gravats ne gisent pour acter ce qui s'est passé, comme si l'ensemble de ce monument énorme s'était volatilisé, sans vacarme ni armée d'hommes à même d'expliciter une si entière et totale anormalité. Tout ce que l'on avait construit patiemment ne paraît n'avoir jamais existé, emporté par un vent que l'on n’a pas senti arriver, vecteur d'un changement radical qui nous laisse nu et exposé.
Assis sur le sable de cette montagne où ce palais dominait, il nous est à présent possible de contempler le panorama complet, sans herse, sans meurtrière, sans mâchicoulis ni créneau de pierre. Même les douves et le pont-levis se sont évaporés, n’abandonnant que le sol découvert et quelques herbes éparpillées. Un bref inventaire à l'emplacement des fondations d'origine ne permet pas plus de les localiser, ne montrant qu'une terre vierge et non travaillée. Il ne demeure plus que nous, face au monde entier.

À fixer nos mains,  nos pieds, une sensation étrange se met à nous gagner  ; de la peur bien sûr, devant ce changement radical, et une légèreté aussi, simple et pure, comme un fardeau qui aurait été levé. La disparition de ces enceintes et de ces murs nous laisse vulnérable, désorienté, face à cet espace soudain libéré, avec le sentiment d'avoir traversé le miroir au sein duquel on se contemplait, pour plonger dans un immense trou noir qui aurait tout avalé, nos craintes, nos espoirs, pour nous transporter vers une autre histoire, celle que nous n'aurions jamais imaginée.
Rien ne prédisposait à un tel chambardement, occupé que nous étions à guerroyer, contre des assaillants incessants, mais aussi des nuisibles et des chapardeurs dans nos caves et nos greniers. L'énergie et les ressources formidables que nous y consacrions monopolisaient toutes nos envies et toute notre attention, afin que rien ni personne ne s'en vienne troubler nos décisions, interférer avec nos ambitions, précises, actées, compulsives et ancrées. L'ahurissante annihilation de tout ce que nous tenions, envers et contre tout, journée après journée, ouvre à un vide qui nous fait vaciller.

Quoi que nous cherchions, où que nous regardions, il ne demeure plus une trace de nos obsessions de protection, de prévention contre des menaces qui pourraient nous blesser, de préservation contre toute intrusion que nous n'aurions pas souhaitée, de suspicions contre toute action que nous n'aurions pas initiée. L'absence complète de toute référence, de la moindre étiquette apposée sur tout ce que nous avions amassé ne permet plus de se rassurer et de se dire que l'on reste protégé, que l'on peut résister à une disette, que le pays peut bien s'effondrer, rien de tout cela ne pourra plus nous impacter. En ce jour inimaginable,  il n'est plus que nous-même, sans accessoires, sans foyer, tel que nous sommes venus au monde, vulnérable et désorienté.
Tout l'espace qui s'étend devant nous est celui que nous avons toujours contemplé, vaste, illimité, au sein duquel nous osions parfois nous promener, mais prudents, inquiets de ce qui pourrait nous attaquer, avec la certitude qu'il nous sera facile de nous replier, si d'aventure se concrétisait un danger. Mais ce petit paradis protégé s'en est enfui. Il a été emporté alors que l'on dormait, confiant, serein, sûr qu'aucun souci ne saurait plus nous perturber. Et pourtant nous voici seul et abandonné, sans plus nos trésors et nos jouets, à la merci de n'importe quelle calamité, et sans même plus le refuge qui nous abritait et nous permettait de nous sentir en sécurité, fruit d'un labeur qui a pris des années à organiser, à édifier,  à ancrer.

Il faut se rendre à l'évidence  : l'on a beau chercher, essayer de comprendre comment cela a pu arriver, qui pourrait être responsable de cette calamité, il n'y a pas un indice, un signe, une explication qui ne soit prodiguée. Il n'est plus que le somptueux horizon, le silence complet, la solitude étonnée pour nous tenir compagnie, derniers vigiles à nos côtés, bien que nous ne les ayons pas invités. Tous les habitants, les compagnons auxquels nous étions habitués ont déserté, d'une manière que nous n'aurions pas su anticiper, n'offrant plus en écho que le bruit de nos propres pensées, tourbillons qui vrillent de bas en haut sans nous donner le temps de respirer. Cela ne sert strictement à rien de persévérer, la réponse ne viendra ni aujourd’hui ni demain, tel que cet événement s'est concrétisé.
Devant ce néant de tout ce que l'on a créé, face à la certitude qu'il ne tient maintenant qu'à nous décider, mais sans plus de protection ni de sécurité, il est évident que l'immobilité n'a plus de sens ou d'intérêt, que la passivité ne fera pas renaître tout ce à quoi l'on tenait et qui a été emporté, sans que l'on saisisse la cause de ce raz de marée. Peut-être aurait-il été plus confortable si l'on y avait été préparé, si au moins l'on avait pu organiser un modeste sac ou un petit cartable avec nos secrets  ? Mais ce n'est pas ce qui s'est proposé et, quelle que soit la manière dont on s'essaye à l'aborder, cela ne changera rien à la réalité  : il nous faut accepter de ne plus être que la somme de nos peurs et de nos regrets, de nos espoirs et de nos souhaits.

La vérité est violente, la finalité inconvenante  : il ne peut être rien gardé pour escompter progresser, nos tactiques et nos projets étant de toute façon déjoués par l'énergie que nous mettons à les élaborer, en un irrémédiable mouvement de balancier, où nous sera présenté ce qui nous effraie. Toutes nos citadelles, tous nos donjons, tous nos postes avancés ne serviront qu'à plus nous terrifier lorsque l'on assistera à leur anéantissement par le simple fait du temps qui a passé.
De cette colline, solitaire et désœuvré, nous pouvons enfin entendre ce que nous n'arrivions pas à écouter, une fois notre respiration apaisée et notre cœur calmé  ; le chant de cet oiseau que le défilé de la piétaille étouffait  ; la lumière ambrée baignant l'horizon que nos murs cachaient  ; les multiples chemins disséminés que nos habitudes éludaient. Il est toujours le choix, de pleurer, se plaindre et morigéner,  de ce sort inique qui nous a tout arraché ; ou alors de se lever, d'avancer sans craindre de s'exposer, puisqu'il n'y a plus rien à perdre et tout à gagner.

Que cette colline soit celle sur laquelle nous nous réveillons chaque matin, pour tout réinventer.