Divagations

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Et vous voilà posé sur cette plage, à contempler les traces de vos pas et ce qui vous a conduit là  : une mouette joueuse dont suiviez les ébats, un joli coquillage aux multiples éclats, une voile à l'horizon là-bas, et un étrange sillage, celui de cette voix que vous ne compreniez pas. Le visage baigné du soleil qui joue avec les nuages, vous laissez le sable filer entre vos doigts, sa chaleur, sa douceur vous distiller des messages qui ne s'expriment pas. Face à cet océan immense, dont les vagues bordent vos émois, vous vous efforcez d'entendre ce qu'expriment l'écume, les flots, le ciel qui flamboie, interprète appliqué mais maladroit, forte tête éprise de liberté et pourtant prisonnière de cet endroit, son confort, son panorama, ce vent qui souffle un peu trop fort et la solitude de l'endroit.
Les pensées en déroute, l'esprit empli de doutes, vous assistez au combat permanent de tous ces éléments, feutré, intense, parfois violent, qui délimite la frontière entre l'écume et la mousse, le sable et la brousse, la paix ou la frousse, danse éphémère et récurrente de l'air, de l'eau et de la lumière pour aboutir à cet incroyable tableau vivifiant,  au sein duquel vous cherchez encore pourquoi vous êtes vivant. Le regard perdu dans les reflets de l'eau, vous explorez les débris, les échos, les animaux, dans l'espoir que de cette inspection sorte jaillisse une direction, une idée, peu vous chaut, du moment que cela ouvre à plus grand, plus profond, plus beau, dans ce quotidien au sein duquel vous avez perdu vos idéaux, dépassés, dévoyés par des expériences, des aventures qui ne vous ont pas imposé en héros.
À observer tous ces éléments, vous ne savez plus vraiment ce qui est de l'ordre du futile et de l'important, à la manière d'un crabe qui n'arrive plus à faire la différence entre une ombre et un goéland, un refuge ou le néant. Cette plage n'est plus le paradis espéré, mais n'a pas non plus l'image d'un enfer limité, avec cette vie qui grouille de tous les côtés. Il n'y a que vous, immobile et perplexe, qui n'avez pas encore trouvé la place qui vous revient, entre le diable et le lutin, dans la quête de ce qui vous conduira jusqu'au lendemain, ce vide ou cette fête selon ce que vous aurez entre les mains. Cette absence à vous-même, ni gênante ni sereine, laisse le champ libre à une sempiternelle rengaine, litanie désarmante où vous exprimez ce qui vous attire et ce qui vous hante, alternance perturbante et permanente.

Dans cette étonnante position, celle d'un sage aux réflexions confuses, dans un paysage où la beauté se diffuse, il ne semble que rien n'arrive à apaiser ces doutes et ces questions qui tourbillonnent sans arrêt,  en une véritable compétition où il n'y a pas de trophée à gagner, seule la déraison de vouloir à tout prix entendre la vérité dans un vacarme complet. Tous les efforts que vous faites, afin d'apaiser et d'organiser votre tête n'aboutissent qu'à rajouter des interrogations à un bouillonnement de perceptions qui finit par ressembler à un chaudron en fusion. Le contraste en est saisissant, entre cet espace où tout sembler inviter au recueillement et votre intime sentiment de ne pas vous sentir légitime à vous tenir parmi les vivants, anomalie ultime dont la place est en perpétuel mouvement.
Le chaleur ne devient plus qu'une irritation dont la sueur est la manifestation  ; la peur, la concrétisation dont la moindre douleur est la concrétisation  ; l'honneur, l'abandon d'une identité qui n'a plus de maison. Le corps, l'esprit et l'âme ne paraissent plus s'accorder à choisir la manière d'avancer, sans arme, sans larme ni jouet, avec la simple puissance de la singularité. Ce voyage qui n'avait pas d'objet se met soudain à ressemble à une croisade pour conquérir tout ce que l'on pourra afficher, pour se rassurer, pour se protéger, pour se glorifier, assortiment de fiertés et de regrets dont le fatras grandissant fait ressembler à un cheval sans cavalier, chargé comme une mule et incapable de plus avancer, sans compagnie, sans directive et sans plus d'énergie pour continuer.
L'observation du monde alentour ne vous est plus d'aucun secours, comparatif effarant de tout ce à quoi vous avez renoncé chemin faisant, catalogue frustrant de tout ce que vous n'aurez plus à présent, modèle rémanent de tout ce que vous ne serez jamais  vraiment. Quelle que soit la direction empruntée par cet espoir de pouvoir enfin affirmer votre légitimité, vous ne vous retrouvez que face à ce continuel miroir auquel vous espériez échapper, renvoyant cette minuscule flamme perdue dans une profonde obscurité. Plus vous essayez de projeter votre volonté vers un objectif qui pourrait la canaliser, plus elle vous revient perdue et bornée, vers le seul maître qu'elle ne veut pas quitter et qu'elle connaît, vous et votre obstination à l'utiliser ainsi qu'un boomerang, alors qu'il s'agit de faire germer,

une émotion  ; une invitation  ; une communion.

Il est besoin de la nuit, de la solitude aussi, pour qu'enfin vous renonciez à cette obsession inaboutie de vouloir à tout prix, au lieu d'être dans la vie. Le chant des étoiles et les reflets de l'infini libèrent une vibration, une énergie qui ne pouvaient être captés que dans le silence de l'immensité, écho et magie qui offrent la liberté de ne plus raisonner mais de ressentir, de la tête aux pieds.
Il n'y a plus de plage, il n'y a plus d'océan  ; il n'y a plus de coquillage, il n'y a plus de vent  ; il n'est même plus sûr que vous soyez encore sur le sol complètement. Il ne vous importe plus que l'on reconnaisse votre visage, que l'on célèbre vos achèvements, hors de ce mirage que vous embrassez à présent. Vous apercevez les empreintes de vos pas qui ne cessaient d'aller d'arrière en avant, les paysages que vous avez sillonnés si souvent, les villes où vous n'avez été que de passage, voyageur errant.
De cet espace infini où vous vous tenez maintenant, vous montrez enfin toute la puissance et l'énergie que vous conteniez en dedans, non pas parce qu'elles sont sorties de cet enfermement, mais parce que vous êtes revenus au centre de qui vous êtes réellement, non plus cette projection déformée qui tenait lieu de personnalité tout ce temps, mais le cœur vibrant de toutes les possibilités qui ont toujours été ici et maintenant. Il n'y a pas plus de réponses aux questions que vous vous posiez  : elles ont simplement cessé d'exister pour ne plus laisser que l'éternité  ; et de ce perpétuel présent, il ne rayonne plus qu'un message émouvant  :

«  J'ai retrouvé qui j'étais  »