Réveil

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Les rayons du soleil envahissent la pièce d'or et de merveille, dessinant sur le sol des chemins à suivre pour sortir du sommeil, sinueux, lumineux, ou bordés d'ombres et de dessins curieux. Le jour qui débute ainsi n'attend pas que l'on décide de courir ou de rester assis, impétueux gardien qui nous ouvre les yeux sur ce qui n'est plus demain, mais bien maintenant et ici, l'unique présent qui constitue notre vie.
Hors les murs de notre enfermement, la Nature déploie des trésors d'enchantements, verdure éclaboussante de multiples ferments, dont la puissance éclatante nous rappelle l'énergie que nous gardons en dedans, joyeuse, aimante, qui ne demande qu'à jaillir dans l'instant. La beauté qui soudain se révèle, nous renvoie à l'obstination cruelle avec laquelle nous persistons à nier note élan.
À la lisère de cet espace entre le dehors et le dedans, nous ne voyons que notre reflet dans la vitre, et non le paysage immensément grand, obnubilés par les doutes qui nous habitent au lieu de nous émerveiller devant le panorama qui nous est proposé. L'habitude que nous avons de ne regarder que le bout de nos pieds de peur de tomber nous prive de la chance de découvrir tous les sentiers au sein desquels nous pourrions explorer.

Perché sur une branche, un rouge-gorge nous observe étrangement, avec la tête qui penche, comme devant une sarbacane ou un gant, anomalie curieuse qui ne devrait pas exister dans ce monde où toucher ne doit pas être blesser, dans cet environnement où il ne devrait pas être nécessaire de se protéger. Patient spectateur, l'oiseau contemple notre hésitation maladroite, guidée par le calcul et la peur, étrange stupeur.
Un chat passe sans se presser, frôlant le mur derrière lequel nous persistons à nous réfugier, manière de nous narguer et nous montrer la totale absence de danger, en ce jour où l'Univers n'est que gaieté. Dans un parcours sinueux, le félin explore la terrasse, le talus herbeux, laissant sa trace pour nous indiquer que nous pouvons tout autant suivre son exemple, ou décider de nous recoucher, isolés et malheureux.
Le vent fait s'agiter les feuilles que le printemps a invitées, graciles, innombrables et fières d'enfin se gorger de cette lumière. L'arbre qu'elles habillent d'une robe légère se dresse juste devant notre nez, s'abreuvant de cet air doux et de la richesse de la terre que les mois d'hiver ont nourrie d'inépuisables matières, compagnon vertical qui nous renvoie à notre immobilité, en miroir de notre timidité.

Dans le salon où nous sommes réfugiés, il fait chaud,  il fait bon et la musique est rassurante à écouter, sans risque d'interruption ni de courant d'air inapproprié. La vision de cet ailleurs au travers d'une cloison est la garantie de ne pas être dérangé dans ses petites habitudes à tourner en rond et à morigéner, paisible et parfait cocon que nous ne voyons pas l'utilité de quitter.
Quelques plantes entassées dans des pots colorés singent l'exubérance d'une végétation qui n'est pas faite pour être apprivoisée, touches de verdure dans le décorum d'une existence dont nous nous attachons à calibrer toutes les spécificités, maîtres d'un huis clos où nous pouvons tout juste respirer, à la manœuvre pour du mouvement peut-être, mais millimétré et prudent dans un pré carré.
L'inventaire de ce microcosme organisé ne fait que renvoyer à ses limites marquées, de meubles où sont rangés des souvenirs surannés, de pièces où sont enfermés des pans entiers de nos années, de fenêtres qui nous montrent tout ce que nous éludons à longueur de journée. Cet endroit a pourtant été conçu avec le plus de soins que nous pouvions y apporter, alors pourquoi soudain ressemble-t-il à une prison fermée  ?

Le temps que nous avons passé dans ce lieu, à nous barricader derrière des occupations nombreuses et multipliées se met d'un coup à nous renvoyer tout ce que nous ne pouvons plus rattraper, rencontres, invitations qui ne seront plus jamais renouvelées. La perfection de cet intérieur domestiqué ne nous montre plus que le vide que nous ne réussissons pas à combler, en dépit de notre volonté de posséder.
Les saisons qui se sont succédé à l'assaut de cette forteresse que nous avons constituée ne cessaient de nous signifier la vanité de notre besoin de nous isoler d'un monde en perpétuelle révolution depuis que nous y sommes confrontés. Ses bruits et sa fureur n'ont jamais été là pour nous saisir de terreur, mais au contraire nous montrer combien nous pouvons être à la hauteur.
La succession de nos ambitions nous a conduits à cette retraite anticipée, agrippés à nos possessions et avec l'angoisse qu'elles nous soient enlevées. Cette nécessité de protection pour ce que nous avons chèrement gagné nous prive aujourd’hui de l'élan de continuer à sillonner cette planète que nous n'avons fait qu'effleurer, comme si franchir le seuil de cette fenêtre revenait à se suicider.

Spectateurs devant cette baie vitrée, nous n'avons pas encore compris que ce n'est pas nous qui considérons l'altérité de cet environnement dont nous nous sommes isolés, mais le monde entier qui attend de nous rencontrer et patiente, attentif, bienveillant, jusqu'à ce moment où nous comprendrons qu'il n'y a rien à perdre et tout à gagner à poursuivre l'aventure d'exister.
Ce que nous prenons pour des drames ou des dangers ne sont que les échos de nos peurs extrapolées, qui ne disparaîtront enfin qu'à l'instant où nous oserons les examiner, curieux, joyeux et intrigués du message qu'elles s'en viennent nous porter, non pas pour nous exploser au visage, mais nous montrer ce que nous ne réussissions pas à appréhender, sclérosés dans nos contradictions à vivre tout en étant momifiés.
La Vie telle que nous avons choisi de l'organiser revient à chercher dans un tapis des diamants, des fleurs, des vallées, rêvant à des trésors qui ne se révèlent pas tant que nous n'avons pas été les dénicher, mais non pas dans la poussière de ce salon étriqué, mais au cœur de paysages que nous ne savions même pas exister. Et ce que ce soleil, cette lumière viennent nous signifier n'est autre que le reflet de notre force et notre beauté.

Nous ne sommes ni oiseau, ni arbre, ni chat, mais tout à la fois, en lien avec tout ce que nous ne comprenons pas et qui nous parle tout bas, murmures ondulants qui nous rappellent combien nous sommes puissants et capables de bien plus grands que cette compilation de mobiliers, dans ce puits que nous prenons pour un palais.
Et tandis que le vent emporte les échos de nos regrets et de nos idéaux, nous empoignons enfin des chaussures et un sac à dos, franchissant ces baies qui se transformaient en barreaux, pour suivre, non plus ce que l'on connaît, mais ce qui se dévoilera au détour d'un bosquet, d'une falaise ou d'un lit de rivière asséché, surprises et richesses qui n’apparaissent que pour nous rencontrer, dévoilant les clés des secrets qui nous terrifiaient  :

que le monde est ce que l'on en fait, en conscience ou par autorité,
qu'il nous appartient de construire les routes qui conduiront à notre vérité,

que nous sommes à la fois les maîtres et les valets au service de notre destinée,
que le choix n'est pas trancher et d'ordonner, mais au contraire de se laisser porter

pour découvrir ce que l'on avait oublié  : notre totale liberté de rêver éveillé.