Recommencement

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

De cette souche d'arbre sur laquelle on est assis, l'on peut contempler toute la plaine, la vallée, de ce qui était au départ une forêt, foisonnante, vibrionnante, dense et variée, peuplée d'animaux immenses et d'insectes par milliers.
De ce poste d'observation, cerné de rochers, l'on peut embrasser tout l'horizon, la terre à perte de vue, la lisère de l'océan tout juste disparu et le ciel, vide et nu, paysage que l'on ne reconnaît plus.
De ce nid d'aigle improvisé, l'on peut se remémorer ce qu'était ce jardin, cet Eden que l'on chérissait, où la vie, l'espoir naissait des graines que l'on avait plantées, avec patience, avec curiosité, tout au long de ces années.

Quand on a déniché ce lieu, à la fois jungle vierge et jardin secret, la joie et les envies rayonnaient face à la richesse de tout ce qui s'offrait, de possible, d'invisible, de transmissible.
Quand on a avancé dans ces allées, aux murs végétaux, aux lumières colorées par les trouées dans la canopée, il n'était qu'émerveillement et beauté, face à l'abondance et la générosité de ce que l'on découvrait.
Quand on s'est installé dans ce creux de futaie,  les idées et les énergies fusaient, attirées par les tentations et les recoins à explorer qui défiaient notre raison et nous donnaient le désir de tout expérimenter.

La découverte de ces plaisirs et de ces souvenirs a constitué le cheminement le plus doux et le plus intense qu'il ait été donné de traverser, comme un cadeau que l'on se faisait, le droit de construire ce que l'on rêvait.
Les parcours et les aventures que l'on a arpentées ont construit le chemin de l'existence que l'on s'autorisait,  remplie de peut-être ou de jamais, comme un présent que l'on acceptait, le droit de devenir ce que l'on voulait.
Les rencontres et les surprises que l'on se réservait ont élaboré des habitudes et des conforts au sein desquels on se complaisait, comme un havre de repos et de paix, le droit d'accueillir et d'aimer qui l'on pouvait.

La plénitude de ces instants n'avait d'égal que la certitude que l'on ne se trompait pas en en profitant, légitime retour de tous ces pas en avant, naturels atours qui nous révélaient beaux, majestueux, rayonnants.
L'amplitude de ces moments n'avait d'équivalent que la sérénité que l'on avait tout gagné en s'y installant, intemporalité magnifique d'une progression logique qui nous confortaient dans les choix faits, prometteurs, impétueux et rieurs.
La magnitude de ces changements n'avait de comparable que l'évidence que l'on avait assumé tout ce que l'on devait, échos démultipliés de toutes nos potentialités, puissance innée qui nous appartenait, fluide, magique, illimitée.

Le soulagement d'avoir atteint le cœur de nos secrets, l'essence même de notre destinée nous offrait le luxe d'en profiter, sans scrupule ni regret, par le juste retour du travail que l'on a exécuté.
Le contentement de ne pas démériter au regard de tout ce qui nous était donné, l'effervescence de nos capacités nous octroyait la jouissance d'être à même de tout oser, par l'importance que l'on se reconnaissait.
L'investissement dans notre propre réalité sculptée à l'image de ce que l'on voulait montrer, notre ramage parfait nous affichait en maître de notre destinée, par la suffisance que l'on sentait monter.

Dans ce palais que l'on avait édifié, au beau milieu de tous ces trésors accumulés, l'on ne prenait pourtant pas garde à ce nuage de poussière qui montait, adversaire incontournable et redoutable que l'on avait négligé.
Dans ce coffre dont nous seuls avions la clé, nous n'écoutions pas les crissements de la serrure dont les rouages commençaient à se scléroser, convaincus que rien ne risquait plus de nous arriver.
Dans ce jardin que l'on avait sculpté, l'on ne voyait que le beau, que le parfait, sans remarquer cette petite étincelle qui avait surgi, minuscule, irréelle, presque perdue sous les tonnelles, et qui pourtant grossissait à chaque souffle de vent.

Le brasier qui s'est enclenché a emporté tout ce en quoi l'on tenait, s'immisçant dans toutes les failles, toutes les anfractuosités, comme s'il s'agissait de paille ou de papier, sans respect ni répit face à tout ce qu'il sublimait.
Le cataclysme qui s'est propagé a effondré toutes les mécanismes et les défenses que l'on avait élaborés, à la fois protection et prison, pour les transformer en agglomérats sans forme ni destination, terreau fertile mais encore inanimé.
La catastrophe qui s'est concrétisée n'a rien laissé debout, de reconnaissable, de récupérable, de supportable, vaste machine à broyer de laquelle on s'est tout juste extirpé mais qui a tout annihilé.

Et puis la fureur s'est calmée, épuisée et apaisée par le maelstrom qu'elle a généré, abasourdie de la violence qu'il a fallu déployer pour que l'on s'extirpe de ce qui était devenu une gangue au sein de laquelle on étouffait.
Et puis la lumière est revenue au sein de cette obscurité de cendres et de fumées, éclat d'abord indistinct, pour devenir peu à peu pulsant et certain, rayon simple et direct, vers un unique point.
Et puis l'on s'est retrouvé, seul et effrayé de tout ce basculement soudain, de cette toute-puissance qui n'a servi à rien,  qu'à nous sauver et ne pas finir emporté, jusqu'à cet endroit élevé, d'où une lueur se met à rayonner.

Il n'y a plus rien à regarder  : le monde tel qu'on le connaissait s'est dissipé, emporté par un souffle de vitalité, à la fois destruction et résurrection, annihilation et transformation, oraison et libération.
Il ne reste pas un débris à garder : nos souvenirs nous appartiennent, mais ils ne sont plus qu'à partager, sans rancœur ni peine, vestiges de ces exploits du passé, mais dont la désintégration nous allège et nous permet de nous régénérer.
Il n'est personne avec qui partager, cette épreuve ne s'adressant qu'à nous, sans secours ni allié, non pas torture ou méchanceté, mais pour que l'on soit enfin sûr de notre immortalité, après ces drames qui nous ont transformés, singularisé, magnifié.

Ce n'est plus tant le paysage qui importe,  mais le voyage qui nous emporte, non pas dans d'autres contrées, mais à l'endroit où nous n'avions jamais été : notre intimité et ses ressources insoupçonnées.
Ce n'est plus tant la perte qui compte, que la puissance qui monte, libératrice, rédemptrice, qui fait que n'effraie plus ce précipice au bord duquel nous nous tenons, vainqueur d'un combat que l'on n’imaginait pas : à la conquête de soi.
Ce n'est plus tant la direction qui interroge,  que le droit de faire notre propre éloge, légitime, magnanime, et de comprendre que l'on est enfin où l'on devait : fier et libre, sur nos deux pieds.

Il n'est plus besoin d'enseignement ou d'atermoiement. De cet endroit qui s'est proposé et où l'on s'est réfugié, part tout ce que l'on peut souhaiter, de beau, de vaste, d'illimité, car nous avons enfin trouvé notre place dans l'espace, étoile brillante dans l'immensité.
Il n'est plus besoin d'apprentissage ou de questionnement. De ce lieu de recueillement et de rayonnement commence toutes les routes que l'on peut emprunter, carrefour au cœur de chaque destinée, dont nous sommes le guide éclairé.
Il n'est plus besoin d'expérience ou de changement. De ce promontoire où l'on se tient, il n'apparaît plus que l'espoir de tenir entre ses mains toute son histoire, d'hier, d'aujourd'hui et demain, légende éternelle qui n'en finit plus d'irradier.

Trois joyaux brillent maintenant sans discontinuer : dans le ciel, dans notre cœur et sous nos pieds. Ils constituent la trinité à laquelle nous avons accès, celle de la Terre, de l'Homme et de l'Univers entier, dont nous sommes le lien particulier.
Trois joies vibrent maintenant sans arrêt : dans notre corps, dans notre esprit et dans notre âme aussi. Elles constituent la source de l'énergie à laquelle nous avons accès, celle de la Vie, de la Mort et de l'Alchimie, dont nous sommes les maîtres indiscutés.
Trois voix chantent maintenant l'enchantement partagé : avec soi, avec les autres et le monde au complet. Elles portent le sens de ce que nous avons traversé, violence et souffrance qui nous ont sauvés, dont nous sommes l'archange transfiguré.

Il n'y a pas de vainqueur, il n'y a qu'un élu.
Il n'y a plus de peur, il n'y a qu'un début.
Il n'y plus de limite, il n'y a qu'un but  :

être enfin celui qui sait.