Au départ

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Il ne semble pas y avoir d'autres concurrents dans ce vaste stadium où l'on se tient, impatient. Même le public paraît avoir disparu, comme s'il n'était pas au courant de ce qu'il est advenu. Le souffle du vent et le cri de quelques mouettes sont les seuls accompagnements qui remplacent les vivats et les trompettes, tandis que l'on s’installe et que l'on inspecte le couloir où l'on va s'élancer vers la gloire. Le calme qui nous saisit, par-delà la rage et l'envie surprend par sa plénitude et son harmonie, bien loin de la souffrance et des cris qui ont ponctué ces incessants entraînements de ces dernières années. Il n'est plus question de revanche ni de victoire sur l'adversité, mais de libération de toute cette énergie accumulée. Les mouvements que l'on répète dans notre tête ne sont plus que des formes floues à force d'avoir été exécutés, peaufinés, perfectionnés jusqu'à ce jour où ils vont enfin pouvoir d'exprimer, dans leur complète puissance, dans leur totale efficacité. Il n'est même pas sûr que l'on ait conscience de leur perfection et de leur fluidité, tant ils sont maintenant imprégnés au-delà de notre volonté, réflexes et gestuelles innés.
Un coup d’œil au ciel, manière de se rassurer, confirme que notre course sera belle et baignée d'un soleil tout juste levé, à la chaleur douce et à l'éclat doré. Le temps n'a de toute façon pas d'importance, tant l'on s'est préparé à cette épopée, des jours et des mois entiers, sans même saisir où tout cela allait nous mener. La pluie, le froid, la nuit ne sont que des caresses au regard de tout ce que l'on a supporté, seul, obstiné, avec au cœur cette certitude que l'on peut tout changer, non pour guerroyer ou annihiler, mais simplement montrer qui l'on est. Alors ce jour pourrait être d'orage ou de verglas, plus rien ne peut empêcher d'aller au bout de ce que l'on a décidé, quels que soient les obstacles qui pourraient encore se dresser. L'évidence de notre force apparaît soudain seulement, en cet instant où plus personne n'est à nos côtés, en témoin ou en frein de notre transmutation amorcée. L'inventaire des épreuves que l'on a traversées, certaines choisies, d'autres imposées nous souffle par leurs invraisemblables sévérités, comme si l'on avait dû à la fois lutter contre les dieux et les diables, pour leur rappeler notre droit à exister sans plus s'attacher à leur catéchisme misérable et dévoyé. À ce point de départ, il ne fait déjà plus aucun doute que nous avons gagné.
Le rendez-vous a cependant été fixé, et il n'est pas question de renoncer. Venir à cette place, en cet endroit, n'est pas la fin de ce qui a commencé dans ces vies passées. Il s'agit au contraire de lâcher enfin tout ce qui nous retenait, ni fuyard ni larbin réduit à courir et se cacher pour ne pas être rattrapé et succomber sous les coups de fouet. La somme d'efforts et de sacrifices supportés ne sera dissoute qu'à l'instant où l'on se mettra à s'élancer, emportée par l'élan de ce défilé en avant toute, pour briller et se révéler tout ce que l'on retenait, ressources insoupçonnées qui se dévoileront au fur et à mesure de nos foulées, en autant de jalons et de relais, course aux trésors que nous n'aurons même pas à chercher, déposés à nos pieds par la Destinée, non pas celle contrainte et fermée qui nous emprisonnait, même cette autre qui vient à notre rencontre parce que nous avons osé, faire face au rejet, à la honte, à la solitude pour ne pas transiger avec ce qui est juste et équilibré dans les choix que nous avons posés. À sautiller sur place, attendant le coup d'envoi, l'on sent combien cette joie ne sera pas fugace, mais durera tant que l'on sera là, solide, impatient et lucide sur ce qui sous-tend cet élan, un message inaudible pour qui ne sait pas saisir les vibrations de l'invisible, tandis qu'il galope de tous côtés et ne réussit plus à s'arrêter.
Il n'est même plus question de se battre pour arriver, l'adversité n'est plus au niveau et n'a rien d'équivalent à proposer. L'unique trublion qui pourrait nous déstabiliser demeure la peur de ne pas être à la hauteur de ce que l'on va se proposer, réminiscence d'heures antérieures où personne n'était là pour nous rassurer, nous laissant perdus et désemparés face à des défis que nous n'avions pas sollicités. Il est d'ailleurs étrange de constater à quel point nos sensations sont exacerbées, à fleur de peau et de réceptivité, comme si l'on avait ouvert tous les canaux qui nous reliaient à l'Univers entier, vaste et incommensurable réseau qui nous accède à la Vérité, sur soi, sur les autres, sur le monde tel qu'il est. La variété et la multiplicité des propositions en viennent à créer des doutes sur la réalité et l'évidence de ne pas s'être trompé de route, celle que l'on a décidé d'emprunter, quand tout ce que l'on redoute se trouble dans le moindre reflet, la plus petite goutte de rosée, miroir de ce que l'on ne dit pas, mais que l'on sait, que l'on reste créateur de sa vie à chaque pas que l'on choisit de poser. Il demeure autant à vouloir qu'à patienter, équilibre entre le blanc et le noir, entre le jour et l'obscurité, où ce que l'on désire n'est pas forcément ce qui nous fera grandir, dans une danse perpétuelle entre l'action et la passivité, où il importe de faire confiance à ce que l'on sent et qui l'on n'est, au lieu de projeter ses désidératas dans une réalité qui ne cesse de changer et ne nous renverra que l'écho du silence de la vacuité.
L'équilibre qui s'ébauche sur cette ligne de départ qui est aussi l'arrivée est notre capacité à accepter qu'il n'y a pas d'erreur à recommencer, comme un pari qui ne peut être dévoyé, à partir du moment où il est assumé, grâce et remerciement que l'on se fait de s'autoriser un début qui sera sans cesse renouvelé, comme  si l'on redécouvrait ce que l'on a toujours su, à l'aube de chaque nouvelle journée. Ce tour de piste n'est pas le dernier, il devient l'issue que l'on espérait,  celle dont on ne connaît pas le but, mais qui nous fait jubiler, heureux de ne plus être dans la lutte ni dans l'après, enfin dans le présent et dans le vrai. À balancer d'un pied sur l'autre, on arrive cette fois à se sentir léger, et non plus en train de porter un fardeau qui nous épuisait, à la fois boulet et cadeau, nous démontrant tout ce que l'on pouvait, et à présent nous donne l'impression d'être capable de planer si haut que le sol et le ciel en viennent à se mélanger. Ce lien soudain entre le bas et le haut dénote par sa simplicité, comme s'il avait toujours existé, de la même manière qu'une musique est d'abord des notes que nous n'avons pas cherché à déchiffrer, langage naturel et pourtant si sophistiqué qui ne se révèle qu'à ceux qui ont la curiosité de l'interroger, d'en jouer et de le partager. Cette place que nous occupons et que nous avons recherchée se dévoile d'un coup d'une tout autre façon que nous l'avons imaginée, pivot et tremplin ahurissant, alors que nous ne l'envisagions que tel un autre pas en avant d'un interminable cheminement, un énième changement avant le suivant. Ce stade n'est plus un cirque confiné au sein duquel on se doit de gesticuler. Il devient l'endroit où nous pouvons tout réaliser, le spectacle et la pause méritée, l'obstacle et la sortie envisagée, la victoire ou la débâcle sans regret.
Il n'est plus besoin alors de s'échauffer, de saluer ou de remercier. Toute cette préparation, ces objectifs assignés ne conduisent pas à une compétition, mais à nous rasséréner sur nos possibilités, les fantastiques capacités que nous avions minorées pour ne pas effrayer ou nous leurrer sur la raison profonde qui nous faisait nous interroger sur notre rôle en ce monde et notre légitimité. Il ne s'agissait pas de participer à cette course répétitive et sans intérêt, en concurrent enregistré et estampillé digne de se présenter, mais bien de se distinguer en invité singulier, non pas suiveur, mais meneur, guidé par la joie et non la peur. L'intérêt de concourir n'est pas celui que nous avions calculé. Il se transforme soudain en passeport pour notre liberté, où tous nos efforts et nos qualités se voient enfin transcendés par la compréhension de notre nature intègre et notre lignée,

celle d'un enfant qui n'a pas cessé de jouer.