Émotions

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Cette larme qui coule sur ce visage surpris n'est pas là pour marquer une défaite ou une fuite, mais soulager ces cris qui ne sont pas dits.
Cette larme qui roule de ces yeux vert-de-gris ne sert pas d'argument ou d'alibi, mais libère ce qui ne peut pas être décrit.
Cette larme qui déboule comme la pluie n'entend pas laver tous ces débris, mais ouvrir une brèche dans une muraille de dénis.

Ce sourire qui resplendit sur cette frimousse réjouie n'est pas là pour cacher un secret ou un biais, mais partager une joie illimitée.
Ce sourire qui luit entre ces joues rebondies ne sert pas de grimace ou de sursis, mais affiche une complète confiance en la vie.
Ce sourire qui s'épanouit comme un paradis n'entend pas remplacer tous les soucis, mais autoriser un plaisir dans une montagne d'ennuis.

Cette colère qui hurle sur cette face en agonie n'est pas là pour détruire ou effrayer, mais extirper cette violence en train de ronger.
Cette colère qui vrille entre ces oreilles bouchées ne sert pas de pansement ou de trophée, mais expulse ce qui effraie.
Cette colère qui ravage comme un incendie n'entend pas carboniser tout à portée, mais cautériser une blessure dans une vaste plaie.

Cette peur qui foudroie les mouvements de haut en bas n'est pas là pour humilier ou fragiliser, mais montrer ce qu'il doit être soigné.
Cette peur qui sourde d'entre les pensées ne sert pas de cilice ou de hochet, mais catalyse ce qui déstructurerait.
Cette peur qui paralyse comme une pluie glacée n'entend pas figer toutes les possibilités, mais offrir au cœur une chance de ressusciter.

Le temps n'est plus à la réflexion quand déferlent toutes ces émotions, graines de sagesse et de révolution, pour un corps en perdition ; exploratrices d'un monde en implosion où ce qui doit être partagé ne peut plus être exprimé, mais montré, exposé et affiché.
Le moment n'est plus à la décision quand traversent toutes ces vibrations, éclats de rire ou de douleurs pour en esprit en fusion ; initiatrices d'un changement profond où ce qui doit être vécu ne peut plus être anticipé, mais expérimenté, exploré, incarné.
L'instant n'est plus à la perception quand submergent toutes ces sensations, annonciatrices de bouleversement et de transformation ; messagères d'une révélation où ce qui doit être compris n'est plus réfléchi, mais expulsé, crié, senti.

Ce bouillonnement d'énergies et de pulsions renverse toute notion de décence et d'éducation, ne se reliant plus qu'à la base de notre constitution, ces réflexes primaires qui permettaient de ne pas foncer vers la destruction, mais ordonner à la matière de préserver sa constitution, par des actes, des impulsions délétères, seuls à même de nous propulser dans la bonne direction, celle d'une existence moins éphémère qu'un oisillon, gage d'un apprentissage et d'une évolution.
Ce foisonnement d’informations, dans une atmosphère de sauvagerie et d'ébullition, cristallise les termes de messages qui s'inscriront dans notre constitution, marqueurs éphémères ou sans interruption, du rappel que notre passage sur cette Terre s'inscrit dans cette éducation, celle que le corps propose sans discussion, afin que l'on apprenne de quelle manière nous communiquons des pieds au front, au-delà des mots et des réflexions, par ces intenses célébrations.
Ces permanentes remises en question, où toute posture de calme ou de contrition perd tout sens face à ces explosions de souvenirs, de confrontation ou d'espérance, sont le gage que nos réactions ne sont pas l'apanage d'un corset d'opérations calibrées, calculées, formatées, mais à la merci d'un geste, d'une odeur, d'une couleur, d'un son, avec un résultat qui dépasse toute raison, comme l'on brise une glace parce que l'exige la situation et qu'il est vital de faire retentir une sirène dans toutes les directions.

Ce bain de jouvence, ce fleuve d'abondance dans lequel l'on plonge à chaque excitation, surprise, consternation n'est que la magie de l'absence d'emprise de nos cogitations dissoutes dans ce vigoureux bouillon de culture, où l'on revient à l'état de nature, simple et pur, dépassés par plus que l'on ne peut absorber, débordés par ce flot qui pourrait nous emporter. S'y abandonner, s'y dissoudre et s'y révéler constitue la meilleure chance que l'on se donne de s'émanciper de ces stigmatisations et de ces cristallisations, qu'elles ne se transforment pas en prison.
Ces montagnes russes, ces labyrinthes de tant et plus qui égarent, chavirent et propulsent dans des tempêtes, comme de simples navires sans plus de capitaine à leur tête nous guident pourtant vers des contrées que l'on aurait autrement ignorées, survolées, négligées, en dépit des richesses foisonnantes et impressionnantes à même de nous nourrir et de nous régénérer, d'une façon qu'aucune autre leçon ne saurait pouvoir approcher, dans la profondeur et l'intensité, professeurs dont le savoir n'a pas d'autres manières d'être partagé qu'expérimenté.
Ces voyages sans destination, ces explorations sans condition, générées par une rencontre, un abandon nous emmènent vers un ailleurs qui est pourtant celui que nous connaissons, paysages familiers que nous ne prenions plus la peine d'envisager dans un quotidien qui ne sollicite que notre cerveau surchauffé, que ces émois bousculent, basculent et renversent pour qu'il envisage une autre vérité qui ne soit pas celle qu'il a filtrée, confortable habitude qui évite de se regarder tel que l'on est, hésitant, apprenant, imparfait, bien loin de cette image de démiurge certain que rien ne peut arrêter.

Alors que ces émotions continuent de nous secouer, petits présomptueux que nous sommes à prétendre pouvoir tout calculer, savoir tout contrôler, ce que chaque sueur, chaque tremblement, chaque éternuement vient contrarier.
Alors que ces émotions persistent à nous secouer, de rires ou de larmes, qu'au moins nous nous rappelions que nous ne sommes pas évaporés, planant dans un éther indiscuté, mais bien vivants et reliés à toute l'humanité.
Alors que ces émotions ne cessent de nous interroger, dans nos peurs et nos croyances, tant que nous les accueillons avec curiosité, bienveillance et patience, tant elles ont à nous apprendre sur qui l'on est.

Qu'elles nous offrent la chance de redécouvrir ce que nous avions oublié  :

que vivre, c'est vibrer.