Fluidité

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Les nuages s'éloignent au loin, poussés par un souffle puissant et incertain, hésitant entre la dislocation et la poursuite de leur chemin, en un front prêt à se poursuivre sans fin. Trempé et transi, vous voilà au seuil de la nuit, ce moment où le jour s'apprête à célébrer un soleil épanoui. Les heures qui viennent de s'écouler ont vu vos doutes et vos peurs se démultiplier, hordes de monstres et de fantômes rageurs qui n'ont pas cessé de vous harceler, dans ce noir, dans cette pluie, transformant en cauchemar ce qui devait être un repos sans souci. Les combats que vous avez menés alors, les chutes qui ont manqué de vous faire passer par-dessus bord vous laissent épuisé et pétri de remords, à vous demander si votre situation équivaut à une mort, si vous avez failli pour subir un tel sort. Dans cette aube naissante, vous ne savez plus s'il est utile de continuer sur cette pente, celle où votre position fragile peut être balayée par la moindre intempérie déferlante, sans même que vous puissiez vous opposer à cette adversité infamante, celle qui devrait pourtant ne pas vous inquiéter et qui vous a dépouillé de toutes vos richesses clinquantes, sans la moindre difficulté, juste parce que vous vous trouviez sur son chemin de fatalité errante.

Les premiers rayons du jour baignent maintenant les paysages alentour d'une lueur douce et aimante, enveloppant les villages, les prés, les rivages, les contrées d'un voile doré, comme pour les magnifier et inviter à les célébrer. De votre point de vue, vous embrassez tout ce que vous avez toujours connu, ces lacis de routes, ces vallées charmantes, ces familles, ces amis pour qui vous représentiez la réussite aussi, aventureux, intrépide, capable de vous lancer des défis qu'ils n'auraient pas eu le courage d'oser, eux, occupés à suivre la voie qui leur paraissait la plus sûre à leurs yeux, loin ce ce que vous aviez choisi et qui représentait une anomalie, une gageur qui ne vous faisait cependant pas peur. À examiner les dégâts suite au passage de ces bourrasques-là, vous constatez qu'ils n'en subissent pas, ou alors une tuile qui a volé ici ou là, une barrière tombée à plat  ; rien de comparable à ce que vous avez subi jusque-là, comme si la réponse à vos ambitions, votre courage était de tout perdre en une fois. Leur cadre de vie n'a pas changé, juste assez pour les conforter dans les choix qu'ils ont faits, tandis que le vôtre est ravagé, mis à bas et annihilé. Le monde ne semble pas juste, pour peu qu'il l'ait jamais été.

Profitant de l'accalmie, vous faites l'inventaire de ce qu'il vous reste  : pas une miette, pas un débris que le vent n'ait emportés pour les balayer et les éparpiller de tous côtés. Tout ce travail, tous ces efforts ont été piétinés sans aucun remords par une Nature qui paraît se ficher de qui a raison et qui a tort, juste occupée à renouveler le décor, en vous jetant sur le bord. L'incroyable évidence que vous n'avez pas eu de chance, que cet endroit n'était pas le bon cette fois, que votre présence en ces lieux ne devait seoir aux dieux, vous accable et vous met minable, comme si vous étiez invité à un banquet, mais que vous n'ayez rien le droit de manger sur la table. L'offrande qui vous était faite était donc d'en prendre plein la tête et de ne pas avoir voix au chapitre,  à part pour regarder les autres s’empiffrer à travers la vitre  ? Toute cette énergie dépensée, ces ambitions portées n'avaient ainsi pas d'autre objet que de vous humilier, lorsque tout vous sera arraché  ? À la sidération de contempler la fin de son monde et sa destruction s'ajoute la douleur de se retrouver seul dans cette situation, loin de la vie qui continue de s'écouler et des autres qui vous observent comme un pestiféré, dangereux, à éviter, parce que l'exemple même de ce qu'il ne fallait pas essayer. Il ne reste plus que vous et votre dégoût pour qui vous êtes, faillible, risible, peut-être même naïf et bête d'avoir ainsi cru le bonheur possible.

Dans cette solitude qui se mue en prison, dans ce désespoir qui distille son poison, vous ne prenez plus garde à ce qui vous entoure, à tous ceux qui pourraient vous soutenir sans détour, à tout ce qui s'offre à vous tout autour, sans plus d'intérêt, sans plus d'attrait, sans plus de joie à expérimenter, dans l'état dans lequel vous vous trouvez. Que le jour qui s'annonce soit lumineux et beau, que dans le ciel chantent des oiseaux, qu'une procession se déroule au loin et qu'elle va croiser votre chemin, tout cela ne vous importe plus, ne vous touche plus, dans le puits au sein duquel vous avez plongé, dans cette douleur dont vous n'arrivez plus à vous extirper. Votre place est donc celle du vaincu, de l'ange qui est tombé des nues après avoir cru toucher les étoiles, alors que l'Univers sciait son piédestal. L'idée même de tout recommencer vous est inaccessible, après tout ce temps qui a passé, toute cette énergie déployée pour aboutir à n'être plus qu'un souvenir oublié, un symbole d'une déchéance marquée, un vestige d'une épopée avortée. Se réinventer, se redresser, se révéler, tout cela ne fait plus sens, ne résonne qu'en tant que provocation à ignorer, trop occupé que vous êtes à panser vos plaies. Vous qui prôniez l'exigence, la volonté, le succès, vous êtes réduit à vous cacher,  à ne plus vouloir être dérangé pour ne pas vous montrer ainsi, faible, perdu, désemparé, bien loin de l'image que vous aviez connue, celle d'un héros qui pouvait tant et plus.

Une ombre s'installe à présent, persistante, oppressante, permanente, vous cachant le soleil et ses nuées ardentes. Où que vous bougiez, elle retrouve sa faction séance tenante, bien qu'aucun orage ne s'annonce dans le ciel dégagé à la lumière brillante. Tous vos efforts pour l'éviter ne conduisent qu'à la voir réapparaître dans la foulée, gênante, incommodante, frigorifiante. Vous ne voulez pas la confronter, vous ne souhaitez pas savoir ce qu'elle peut signifier, obnubilé que vous êtes à vous lamenter sur tout ce que les autres obtiennent alors qu'ils n'ont rien demandé, rien mérité, rien vaincu pour s'attribuer leurs trophées. Il faut la tombée de la nuit complète pour qu'enfin vous releviez la tête, d'abord pour vous rendre compte que les étoiles sont de la fête, innombrables, inimaginables, mémorables, et qu'une lumière vous baigne, vous et vous seul, sans comparaison avec l'éclat de cette Lune qui monte de l'horizon, qu'elle recouvre tel un linceul dans une oraison.

C'est alors que vous la voyiez enfin, à vos côtés pourtant depuis le matin, patiente, aimante, apaisante : cette silhouette pure et rayonnante, gardienne et protectrice de votre âme souffrante. Elle vous veillait durant cette nuit qui vous a bouleversé, elle vous préservait de la chaleur de cette journée, elle vous illuminait dans cette obscurité, elle attendait juste que vous soyez prêt à la considérer, elle et tous ceux qui ne vous ont jamais quitté, cette multitude restée à vos côtés, à vous veiller, à vous guider, à vous accompagner dans cette épreuve qui vous a transformé. Vous ne le saviez pas, mais vous avez choisi exactement la voie que vous deviez, en pleine conscience et toute liberté, pour devenir enfin celui que vous avez toujours été, loin de toute faiblesse ou toute médiocrité, gage d'une promesse que vous vous étiez faite, à vous et à l'Univers entier : devenir celui qui tient entre ses mains la vérité, sur les richesses qui palpitent dans nos cœurs émerveillés, sur les liens qui nous unissent au-delà de l'éternité.

La nuit a disparu, le jour n'est pas encore advenu. La lumière que vous diffusez rayonne sans discontinuer  ; comme un nouveau soleil dont le centre serait la puissance que vous libérez, débarrassé de tout ce qui vous encombrait et vous restreignait ; comme si vous accédiez enfin à une énergie illimitée, majestueuse, généreuse et joyeuse, détaché de tout ce qui vous pesait et vous étouffait. Vous accueillez sans trouble ni orgueil ce cadeau que vous vous êtes fait, certain et confiant dans sa légitimité, l'équilibre que vous portez. Et tandis que la procession vous rejoint, enfin, vous souriez.