Perplexe

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Le soleil brille sans discontinuer, la Nature est en fête, dans une célébration de cet hiver qui s'en est allé. Derrière notre fenêtre, nous demeurons transis et fatigués.
Les pétales flottent dans l'air léger, un souffle doux et chaud aide à se régénérer, dans la jubilation d'une vie réinventée. Dans notre tête, nous restons pétrifiés.
Le ciel d'un bleu limpide invite à s'envoler, ce que des papillons, des abeilles ne se privent pas de réaliser. Dans une autre planète, nous n'osons plus bouger.

Le renouveau qui pulse de tous les côtés ne paraît pas atteindre notre réalité, empêtrée dans un marasme que rien ne semble alléger, comme une glu sur les pattes d'un chardonneret. Quel que soit le message transmis, nous ne l'accueillons qu'avec un sourire poli, de celui qui répond à une invitation gênante, dont la proposition en devient embarrassante. Deux impulsions contradictoires envahissent notre esprit, dans une persistante lubie : se recroqueviller dans le noir ou accompagner ce mouvement d'énergie, sans que nous ne réussissions à faire le choix entre l'espoir ou l'ennui.
Savoir que tout conspire à nous émanciper ne paraît qu'augmenter notre peur d'échouer et notre envie de ne rien tenter, au moins maîtres de cette décision qui ne peut que nous protéger, à l'inverse de cette invitation à s'exposer. La contradiction manifeste entre l'ambiance guillerette qui ne cesse de résonner et ces angoisses qui assombrissent les possibilités de tout ce qui pourrait être ouvre à un gouffre au sein duquel nous n'hésitons pas à plonger, certains de trouver calme et repos dans cette obscurité, où nul chant d'oiseau ne nous rappellera combien nous sommes loin de la réalité.
Au fond de cette anfractuosité, transformés en statue de pierre dans une danse figée, nous n'osons plus ni rire ni respirer, bien trop effrayés de risquer de provoquer à nouveau cet appel à participer à la ronde du monde et de ses nouveautés. Nous n'aspirons plus qu'à observer cette agitation à l'aune du prisme que nous avons formaté, prudent, exigeant, contraignant,  mais qu'au moins nous pouvons maîtriser, petit maître d'un domaine minuscule, mais sécurisé, caché derrière l'abri de notre ridicule monticule, de l'immense vague qui s'en vient déferler.

Dans l'ombre de cette clarté éblouissante, de cette vitalité exubérante, nous restons blottis et transis comme une poupée tremblante, incapables de saisir que cette démonstration époustouflante n'est pas là pour nous laisser démunis et incapables de participer à cette animation trépidante, mais bien de nous inviter à sortir et nous joindre à cette promesse d'avenir, au lieu de nous planquer et craindre d'être dépassés par tout ce qui reste à offrir.
Dans le fond de cette antichambre du doute et de l'émoi, où nous ne savons plus distinguer si l'autre est un ennemi ou un prolongement de soi, nous contemplons cette profusion de joie et d'ébats avec les hésitations d'un nourrisson qui fait ses premiers pas, autant envieux qu'effrayés de ce qui pourrait arriver, entre chutes annoncées ou vertige d'une liberté gagnée, par le simple fait d'avoir osé.
Dans la sécurité de ce refuge préservé, nous ne nous aventurons plus à décider si changer de direction ou d'ambition serait une bonne idée, dans la complète dénégation quant à la réalité où le moindre bouleversement est cause d'atermoiements, alors que nous avons pourtant passé notre existence à évoluer, jusqu'à ce jour où nous avons enfin la chance d'y être accompagnés.

Sur le rebord de cette fenêtre, un oiseau curieux vient de passer la tête, dubitatif de constater que l'être vivant que nous sommes refuse de bouger, indécis de trancher s'il faut mieux en rire et nous abandonner, ou sourire et nous inviter. Ce visiteur ailé que le vent a porté choisit alors de faire son nid et de nous montrer que la vitalité qui pulse au-dehors n'attend plus que d'être partagée, que nous nous sentions faibles ou forts pour y accéder.
Au seuil de tous ces peut-être, un lézard se faufile centimètre par centimètre, explorateur prudent qui n'en progresse pas moins dans sa quête, louvoyant et sinuant pour nous montrer que rien ne l'arrête, pas plus les prédateurs environnants que les bords tranchants et leurs arêtes, vaines protections de ce bunker au sein duquel nous nous barricadons, camouflant tout ce que nous pourrions être.
À la lisière de notre prudent périmètre, un papillon s'en vient humer les parfums de toutes ces fleurs qui embaument, dans une abondance de fête, corolles, tiges et rhizomes qui colonisent le sol au point de le transformer en jardin champêtre, décorant cette redoute confinée pour la métamorphoser et lui donner à sentir et à chavirer, dans la prodigalité de tout ce que le vivant peut transmettre.

Et nous persistons à ne pas franchir cette fragile frontière que nous avons tracée entre notre pré carré et la réalité, telle que la lumière est en train de la métamorphoser.
Et nous nous trouvons tous les prétextes pour ne rien nous permettre, prisonniers effrayés par notre propre ombre qui se projette.
Et nous nous leurrons en reniant ce qui est l'essence même de notre être, l'ouverture au monde entier et à sa générosité.

Il faut le passage du temps et le poids des années.
Il faut les regrets qui s'installent et les rêves oubliés.
Il faut une Lune magistrale et les étoiles par milliers,

pour enfin entendre que nous sommes parties de l’Univers entier et comprendre que nous sommes tous liés,

au-delà de nos erreurs récurrentes et de nos qualités innées.
au-delà de nos doutes permanents et de nos angoisses réitérées,
au-delà de nos incapacités évidentes et de nos immenses potentialités,

Cette posture de victime effrayée ne sied pas à ce que nous avons à offrir à l'Humanité. Alors ouvrons cette vitre et montrons-nous tels que nous l'avons toujours été  :

faibles, fragiles, mais libres d'exister comme nous l'avons décidé.