Balade

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Dans une atmosphère d'attente et de doutes, la marche en avant n'est pas d’évidence, non plus que la route. Les envies d'hier ne sont plus celle de ce jour, en ces instants où l'on ne sait plus si l'on a raison de continuer à croire que la chance nous porte toujours, dans ce marasme où plane tout autant de colombes que de vautours. Des tentatives d'essais pour tester si l'on persévère ou si l'on fait un pas de côté n'aboutissent qu'à nous renvoyer à cette même place que nous n'osons pas quitter  : celle où l'on se regarde dans la glace, à s'interroger. Cette posture ne change pas, ce que l'on espère ou ce que l'on croit, elle ne renvoie qu'à la même question  : qu'est-ce que l'on veut, au fond de soi  ?
Que la journée soit belle ou qu'il pleuve, le dilemme reste le même, celui de décider comment la journée sera occupée, surprenante ou pérenne, selon ce que l'on va oser. Le monde extérieur n'est plus qu'un fond sonore, de cris et de peurs, de croiser un inconnu, le danger ou la mort, rencontres éphémères et fatales, alors qu'elles ne reproduisent que ce qui existe déjà et contre lequel on ne voyait aucun mal, puisqu'il s'agissait d'exister et de courir après nos rêves éveillés,  pour ne pas avoir à se questionner, ainsi qu'à l'accoutumée. Un basculement soudain, de la réalité ou de notre conscience a cependant entraîné une exacerbation des peurs et des regrets, où plus rien n'est d'évidence, à part se protéger.
Le temps paraît s'être dilué dans une molle inconstance, vaste magma dans lequel les repères n'ont plus droit de cité, mélange d'espace délétère et de prison cadenassée. Les projets sont repoussés à jamais, les promesses ne seront pas honorées, non parce qu'on ne souhaite plus les concrétiser, mais du fait d'un voile pesant qui étouffe toute velléité de montrer que l'on est vivant et heureux de le partager. Se taire et se terrer paraît aujourd'hui la plus sûre des postures à maintenir sans bouger, en vestige immobile d'une vie qui ne reprendra peut-être jamais, en gargouille qui regarde l'eau s'écouler, comme les joies et les plaisirs, sans pouvoir se les approprier. Ne demeurent plus que les souvenirs de ce qui a soudain cessé, le plaisir perpétuel d'inventer qui l'on est.

Il suffira d'un pourtant, un être unique et banal cependant, pour que cette pantomime triste, tout cet absurde cirque reprenne vie et souffle, d'une façon magique. Il ne s'agit pas d'un héros ni d'un candidat au suicide  ; un rêveur plutôt, ou un enfant pas très haut, de celui qui n'en a cure du lieu et de l'heure, et qui goutte à tout ce qui paraît insignifiant, presque idiot : les éclaboussures d'un torrent et son glougloutement ; les circonvolutions aériennes d'un oiseau ; la chaleur des premiers rayons du soleil qui percent un ciel de traîne et les odeurs d'après une pluie d'orage sur une forêt de chênes.
Il sera alors le premier à dire la beauté de cette Nature et la bêtise de continuer à l'ignorer, tandis que les épreuves que l'on endure ne sont pas destinées à s'arrêter. Ses premiers mots ne seront pas pour crier de s'enfuir, mais au contraire de s'asseoir, puis même de s'allonger, sans plus parler, avec l'envie de rire, tant est simple le bonheur à portée. Ces actes ne sont ni révolutionnaires ni téméraires, juste le rappel qu'il en faut peu pour se rappeler pourquoi l'on est sur cette Terre, pour se satisfaire de respirer au grand air, sans craindre la fin d'un monde déjà et toujours annoncée, qui n'est qu'un tour de plus dans la ronde de la fatalité.
À voir ainsi ce bonhomme se balader au beau milieu des rues désertées, l'on croirait un carnaval improvisé, où le public est calfeutré derrière des volets barricadés, où les danseurs sont ceux qui ont choisi de ne pas renoncer à leur liberté, sous le prétexte d'une horreur proclamée, sous le joug d'une honte non assumée, celle de tout un coup se rappeler combien l'on est faible et fragile, ce que l'on avait oublié. Cette information n'est pourtant pas une nouveauté, mais elle a l'heur soudain de tout bousculer, nos certitudes, notre sécurité, alors qu'elle devrait au contraire nous inciter à vivre comme jamais, avant que la nuit ne soit tombée, et même après, pour ne rien perdre des éclats des étoiles qui vont nous bercer.

Le choix qui se présente alors n'en est plus un  : se prononcer pour savoir si l'on veut rester vivant ou mort, jusqu’à la fin. La montagne de murailles et de herses que nous avons dressées entre notre intérieur et ce qui pourrait nous blesser devient à présent les parois de notre propre mausolée où nous finirons enterrés, avec au fronton cette inscription gravée  : «  Il a craint l'altérité  ». Et le seul participant qui viendra s'y recueillir ne sera pas là pour nous, mais pour contempler pousser les fleurs de tous ces bouquets qu'il aura plantés, pour qu'au moins notre dégradation montre une utilité,  après cette existence momifiée.
La voie qui se trace ne dépend que de notre entrain, à cesser cet examen dans la glace et à ouvrir les portes enfin, aux courants d'air sûrement, au froid et au frais un instant, mais à un puissant sentiment de soulagement, de ne plus redouter des coups sur la tête, mais entendre des musiques de fête, à ne plus attendre que l'on nous dise qui l'on doit être, mais à s'improviser explorateur ou touriste assumé, dans l'émerveillement d'enfin avancer, de ce premier pas qui va tout changer, et de s’apercevoir que l'on est encore là pour en témoigner et non pas crucifié comme on le redoutait.
Il ne s'agit plus d'être fou ou de rester sage, mais d'embrasser la totalité du livre d'images que l'on s'imaginait raconter, et non pas rester pétrifié à l'idée de tourner la page, au risque de l'oublier ou de rater ce qui aurait dû nous rassurer. L'histoire n'est pas écrite et ne se répète jamais, pour que l'on cesse de trembler derrière une vitre à espionner ceux qui eux, ont essayé de se confronter à ce qu'ils ignoraient, sans crainte de se tromper ou de se blesser, mais dans la joie d'avoir expérimenté. Les jours n'ont pas à être comptés, mais partagés et racontés, avec la jubilation de se transformer en conteur de nos expériences passées, par ce qu'elles ont de merveilleux et de remarquable, à partir du moment où elle cesse d'être désirables, fantasmées ou ignorées, pour au contraire s'inscrire dans le recueil de l'Humanité.

Alors, qu'importe le temps, les risques  ! Sortons de cet enfermement et entamons un magistral tour de piste. Il n'y a rien à perdre et tout à montrer, dans l'exubérance de se sentir exister et de ne plus être ce spectateur pétri de peur. Que cette balade soit belle, qu'elle soit émouvante  ; qu'elle soit éternelle parce que vivante  !
Alors, jetons ces armures et ces protections  ! Naître est déjà une insubordination, n'en faisons pas une prison, où le corps ne serait plus que le vecteur de douleurs et de résignation. Que cette escapade soit une merveille et émoustille l'imagination, au point de faire de la déraison la base de notre condition  !
Alors, ignorons les appels à la contrition  ! Autorisons-nous les erreurs et les affabulations pour le cœur redevienne le centre de nos décisions, et non pas cette suffocante logique et son labyrinthe de justification. Que cette promenade soit celle de notre libération, envers et contre nous-mêmes et nos limitations  !
La découverte n'est jamais que le dépassement de nos questions, et le bonheur de découvrir ce que nous ignorions. Elle ne s'initiera pas de nos hésitations, mais bien de notre énergie déployée dans toutes les directions, à la recherche de ce qui va nous émerveiller et nous apprendre à écouter, que le monde n'est pas un danger, mais ce que l'on en fait.