Dans le vent

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 Debout sur la falaise, les bras en croix, j’attends que la lumière vienne à moi, dans cette aube naissante que j’ai rejointe jusque-là, au terme d’un voyage où j’ai abandonné tout ce qui constituait un poids.
De ce promontoire, j’aperçois des pêcheurs partis bien avant moi, avant même que les premières lueurs du jour flamboient, dans une obscurité où l’on ne distingue plus qui est l’autre et qui est soi. Leurs navires frêles, chahutés par les flots comme des coquilles de noix s’agglutinent en une fragile armada, convaincus que leur nombre suffira, que leur force réside dans le fait de rester à portée de voix, inconscients que ce qui se joue n’apparaît pas à la surface, mais dans les abysses qu’ils ne devinent pas. Leur quête, leurs espoirs et leurs joies se limitent à ce qu’ils arracheront des fonds marins, poissons, pieuvres, algues, quoi que ce soit, pourvu qu’ils ne rentrent pas sans rien dans les bras. À les observer s’affairer et lutter, il devient évident qu’ils ne cesseront jamais ce combat  : partir sans se retourner, tout risquer contre les éléments incontrôlés, et ne revenir que pour être adulés. Du haut de cette crête, je devine leurs peurs, leurs quêtes, ces rêves et ces cauchemars qu’ils ont en tête, ainsi qu’un livre ouvert qui me raconte leur histoire, qu’elle soit un drame ou une fête, dont je suis les méandres entre blanc et noir, entre le dehors et le dedans. Embrasser ses destinées n’est ni triste ni gai, spectacle de la vie telle qu’elle est et des choix qui n’ont pas été faits, me renvoyant à ce voyage qui vient de s’achever, durant lequel j’ai moi aussi été ce pêcheur qui dérivait, puis ce naufragé sur le point de se noyer, avant d’aborder les rivages des espoirs que je portais et sur lesquels se sont enfin enracinés les fruits des richesses que je tenais cachées.

Debout sur la falaise, le sourire affiché, je ne crains plus ni la mort ni la vie, toutes les deux entremêlées au creux de qui je suis, compagnes inséparables et puissantes qui pulsent et nourrissent mon énergie.
De ce point de vue, je n’observe pas que les hommes, mais aussi la Terre et le Ciel dont les vibrations résonnent, musiques indicibles qui bruissent pourtant d’une joie immense et de sérénité paisible, écho de mon âme invincible. Ma place n’est plus définie par ma stature, mais par ces sensations uniques et pures qui me baignent dans une source régénérante, à la fois repos et aventure, équilibre à l’onde bienfaisante dont les vagues dissolvent ces mémoires souffrantes, ces peurs envahissantes, pour laisser libre cours à une liberté exubérante, celle que j’avais toujours cherchée et qui était recroquevillée en mon sein, pour ne pas entendre les hurlements de ma rage démente. Mon regard n’est plus vers cet ailleurs, mais au creux de mon cœur, vaste, apaisé et joyeux d’enfin battre au rythme de mon bonheur révélé, dont l’ambition n’est pas de vivre pour posséder, mais d’offrir pour partager, dans une infinie et bienveillante fraternité. Il n’est plus besoin de voir pour embrasser, il n’est plus besoin de miroir pour contempler, mais accueillir ce que l’on oblitérait, cet amour que l’on se portait, présent à chaque respiration qui nous irriguait, empêché cependant de se diffuser par l’obsession de contrôle et de prévention des blessures que l’on redoutait. Cette écoute autorisée, cette plénitude équilibrée n’est pas le cadeau mérité, mais bien l’évidence toujours ignorée que l’abondance ne peut venir que de qui l’on est, reconnaît, sans tergiverser, sans tricher, sans se leurrer, avec une bienveillance que l’on ne s’est jamais octroyée.

Debout sur la falaise, le corps pacifié, je ressens la vie partout à la fois, au cœur de mes émois, dans ce que je vois, dans ce que je perçois, de réel ou pas, symbiose ineffable entre l’univers et moi.
Dans cette position, il n’est plus de question, plus d’interrogation, mais l’évidence d’un rayonnement dans toutes les directions, une intensité qui n’a pas de limitations autres que celles de ne pas oser, par crainte d’une exaltation dont les effets n’ont jamais été expérimentés. L’eau, la terre et le ciel ne sont plus que les éléments d’une existence qui devient enfin réelle, baignée de l’énergie qui sourde de tous les côtés du monde sans répit, irriguant et nourrissant ce qui est béni  : une confiance retrouvée et un présent infini. Les pêcheurs ne sont pas distincts de ce que je suis, membres d’une constellation qui réunit, nourrit et sourit, au sein d’un creuset qui relie au lieu de broyer, de diviser, de séparer. Les percevoir est contempler mon histoire, en reflet de mes égarements passés, de mes errances multipliées, où ce qui importait n’était que ce que je pouvais m’accaparer  ; mais plus rien de tout cela ne fait sens aujourd’hui, à ce carrefour qui est la frontière aussi, vers ce que je me propose et ce dont j’ai envie, que chaque jour soit un éclat vert et rose qui tranche le brouillard gris où chacun se perd et s’ennuie. L’herbe, le sel et la pluie ne sont que les mêmes morceaux,  les différentes parties de mon identité, humaine, mais incarnée dans chacune des parcelles de l’environnement où je suis né, explorateur pénétrable que nourrit la Nature à chaque journée, en matrice généreuse qui aide à transformer la banalité en extraordinaire vérité.

Debout sur la falaise, il ne m’appartient plus que de décider si je veux plonger ou voler, au sein de cette multitude que je sens vibrer, pour m’y fondre et m’y révéler, partie et centre à la fois, entre l’éternité et moi.
Debout sur la falaise, je ne suis plus ni au début ni au bout de cette route que j’avais perdue de vue  ; je suis à la fois le voyageur et le devin, singulier et divin, le messager qui porte un serment qui est le sein.
Debout sur la falaise,  j’accueille tout ce qui vient, tous ceux dont je croise le chemin, sans jugement et sans frein, juste pour la joie d’accompagner et de révéler chacun, sans crainte ni doute sur la puissance qui jaillit de mes mains.

La liberté est mienne, de devenir celui que j’aime, pour accéder à cette légèreté qui ouvre à l’immensité, celle où la singularité est célébrée, celle où l’expérience est réalité, celle où l’évidence est de se transformer, pour se redécouvrir tel que l’on est  : unique et relié à l’univers entier.