Amour

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

La goutte de rosée perle de la feuille du gui où l’ont déposée les brumes de la nuit. Glissant de la surface lisse et délicate, elle tombe et disparaît dans les herbes hautes parsemées de rochers écarlates.
L’arbre bruisse sous la caresse de la brise naissante, comme s’étirant d’après une sieste apaisante. Son tronc noueux laisse apparaître les cicatrices du temps, orages, canicules ou tremblement d’un monde où chaque jour est un événement.
Nichée dans un creux de l’écorce, une chouette se blottit et s’endort pour reprendre des forces, épuisée d’une nuit de quête et de chasse féroce, à sillonner bois et marais, dans un tourbillon de poils, de plumes et d’os.

Le soleil n’est pas encore levé, mais la vie ne s’est jamais arrêtée.

Le ciel se nimbe de teintes roses et bleutées, déchirant le voile de la nuit noire et empesée, dans un souffle persistant et léger, transition paisible et naturelle pour que la lumière déferle dans un écrin coloré.
Les nuages hésitent à se dissiper, tenaces et fiers des arabesques qu’ils ont pris le temps de sculpter, dessins immatériels aux signaux cachés, précurseurs de cette aube nouvelle et de ses vérités.
S’arrachant au sol, un héron quitte sa mare et prend son envol, dans une envergure impressionnante et silencieuse, au rythme des volutes tourbillonnantes que ses battements réguliers tracent sur la surface brumeuse.

Aucun son ne s’est encore manifesté, et pourtant, les messages ont été écoutés.

Un filet de fumée s’extirpe du haut d’une cheminée, voyageur éphémère et transmuté de cette nouvelle atmosphère qu’il est en train d’explorer, avant de se fondre dans l’azur et son immensité.
L’éclat d’une flambée perce de derrière les volets, faisceau intermittent et méphistophélique d’une puissance de naissance et de mort au même instant, éclosion magique de chaleur douce et de tisons incandescents.
Babillant dans son sommeil, un nourrisson rêve à cette existence qui s’éveille et reprend à l’unisson tous ces possibles qui l’émerveillent,  tout autant qu’ils l’impressionnent, dans cet état d’abandon et de veille où le futur s’incrémente au présent.

Sur la route luisante d’humidité, pas un véhicule ne roule ni ne perturbe le calme de cette matinée. Le ruban d’asphalte est vide et déserté, balafre inutile et vaine dans le paysage déployé.
Le village aggloméré au flanc de la colline ressemble à un amas d’écailles aux toits qui brillent, miroirs fragiles d’une conquête matérielle et mercantile dans un horizon où il disparaîtra bientôt, dès que le soleil sera haut.
La trame de toutes ces âmes affairées commence à se faire écho, dans un brouhaha qui n’est pas encore coordonné, mélange de doutes, de peurs et d’ambitions accumulés, face à un quotidien déjà organisé.

Rien n’est décidé, mais l’esprit se persuade de ses capacités.

Un chant d’oiseau, puis un autre se font entendre, perçant la rumeur du signal que l’on se devait d’attendre, mélodie joyeuse et triste dans un même ensemble, salut à cette nuit qui s’esquisse et accueil de cette journée qui tremble.
Un klaxon intempestif vrille l’ambiance feutrée, à la manière d’un animal qu’on étrille pour l’apprêter, injonction brutale et grotesque qui dérange plus qu’elle ne sert l’objectif qui lui a été assigné, d’ouvrir la voie vers la liberté.
Les conversations se nouent et s’échangent sur la place du marché, au beau milieu des étals et des légumes du potager, nouvelles rassurantes ou discours enflammés dont l’objet n’est pas l’information, mais la confirmation d’exister.

Le quotidien reprend ses droits, mais omet le sens caché.

Ce matin n’est pas singulier ni différent des précédents, écho d’espoirs et des regrets du monde et de ses habitants, images d’un éternel recommencement où ressentir est ce qui tient vivant.
Ces rayons de lumière qui jaillissent maintenant ne sont pas là pour guider une guerre ou auréoler un héros vaillant, mais baigner de lumière et de joie cette renaissance de chaque instant.
Cette respiration qui insuffle l’énergie dehors et dedans n’est pas cette routine que l’on oublie en se levant, mais cette régénérescence qui offre l’incrémentation du passé dans le présent.

En ce jour nouveau et bienvenu, chacun gagne sa chance d’être porté aux nues.

L’Univers n’est pas ce monstre cruel et inconscient, mais spectateur attentif de ces événements qui jaillissent dans ces frémissements, ces prémisses d’une métamorphose du vivant, au centre du rythme des révolutions du soleil levant.
Les étoiles ne sont pas ces spectres lointains et luminescents, balises sinistres et indistinctes qui soulignent notre insignifiance face au néant, elles qui montrent au contraire la direction vers un voyage éblouissant.
Les rêves ne sont pas ces mythes trompeurs et frustrants, idéaux inaccessibles qui rappellent la médiocrité de notre présent, à l’inverse le signal qui pulse à chaque instant, que notre âme est heureuse de ce qu’elle expérimente maintenant,

et que jamais autant d’amour ne nous berce que sur cette Terre à l’éclat puissant.