Éclaircie

Laurent Hellot – 2021 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Le ciel par la fenêtre ne semble ni joyeux ni en fête. Les nuages qui se succèdent s’asticotent dans une folle cavalcade que le vent détricote, à la course vers le bord du monde où l’horizon s’invente, dans une vaste et infinie pelote de recréation. Le temps n’est pas à la célébration ou aux émotions, dans cette ambiance où la moindre nuée paraît au bord de l’explosion, prête à déverser des cataractes d’eau à profusion. La journée qui s’apprête n’est pas de celle qui verra le soleil éclabousser le paysage de ses rayons, camouflé en ce moment derrière un rideau de brume dont pas un signe ne paraît favoriser la dispersion.
Dans la chambre où le chauffage est poussé à fond, la petite fille reste pelotonnée dans le creux de son lit, sous l’édredon. La vision de ce gris et de ces pseudo-moutons ne l’incite pas à sortir de son cocon, au contraire à souhaiter que la journée soit de celle où il ne lui sera imposé aucune obligation, de jeux et d’évasion à s’inventer  à profusion. Lovée dans la chaleur de son couchage, elle n’a pas encore décidé si elle sera friponne ou sage, oscillant entre improvisations et pensées, à la manière d’une boussole qui n’aurait pas encore décidé si le Nord est bien l’unique destination à pointer, libre de tout révolutionner.
Autour de cet îlot d’énergie indécidée, la maison s’éveille au rythme de ses habitants hébétés, encore groggy des rêves qu’ils ont traversés, étonnés de se retrouver dans un environnement où ils ne sont plus capables de voler. Chacun s’efforce de se remémorer les raisons qui pourraient bien le pousser à ne pas retourner dans les limbes de ces voyages enchantés, par trop faibles pour ne pas inciter à s’interroger. Leurs mouvements sont lents et apprêtés, comme des automates qui auraient tout juste retrouvé la clé de la liberté, maladroits et inquiets de tomber et se blesser, dans la surprise de ne plus avoir de fils pour les manipuler.
Éclaboussé de gouttes de rosée, le jardin s’ébroue de la fraîcheur qu’il vient de traverser. Respirant l’air neuf que le vent s’empresse de lui porter, il explose des premières senteurs que les massifs de fleurs dispersent de tous côtés. Les silhouettes des arbres qui bordent la propriété dressent leurs ramures en un paravent improvisé que l’air s’amuse à perturber, agitant les branches comme autant de jouets, hochets végétaux dont le bruit ressemble à celui d’une caresse de papier froissé. Le petit sentier qui trace son chemin parmi les parterres élaborés s’agace des branchages et des débris que la nuit agitée a disséminés, jalons énigmatiques des aventures expérimentées.

À voir et écouter tout ce petit peuple s’ébrouer, il n’est pas certain que ce matin était celui espéré, plus d’un aspect chafouin que de joie indiscutée. L’oscillation est réelle entre les espoirs et les regrets, balancier discutable masquant les enjeux véritables, marqueur des motivations et des moteurs qui rendront ces heures supportables. Cette hésitation est palpable, berçant l’atmosphère d’un tremblement ineffable, fragilité tangible qui souligne ce dont chacun est capable. Il n’est pas question de lutter, mais de se laisser porter dans ce mouvement contre lequel il est illusoire de se leurrer, vague immense qui s’apprête à tout emporter.
En ces heures qui s’éveillent, le temps n’est plus à l’attente ni à bailler aux corneilles, mais à l’animation de ses dons et merveilles, clés et trésors qu’avait engourdis le sommeil et que les premières lueurs de l’aube extirpent de leur veille. La conscience n’est pas encore posée de savoir si l’on est prêt à se les réapproprier, mais les frémissements ressentis donnent le signal qu’il importe de leur rendre vie, sans plus d’hésitation ni de tergiversation. La décision n’est plus que d’acter cette réinitialisation, pour réintégrer ses propres impulsions, remettre au centre de son quotidien ces impulseurs d’émotions.
Quels que soient les choix qui seront posés, les premiers gestes marqueront l’itinéraire qui sera fixé pour qu’ensuite, il ne soit besoin plus que de se laisser emporter par le voyage qui va se dévoiler, aventure redoutable et estimable que l’on sera les seuls à traverser, en explorateurs remarquables d’un univers à révéler. Par cet abandon à ce qui sera présenté, corollaire de ses propres réactions et de ses singulières vérités, il s’offrira ce qui n’avait pas été envisagé, de surprises à accueillir ou de pièges à éviter, en un labyrinthe que la raison ne sera pas à même d’appréhender, découverte que seule l’expérimentation explicitera quand nous serons prêts.

Il n’est cependant pas nécessaire que chaque jour se transforme en guerre de tranchées, contre soi et le monde entier, la valeur de ce que l’on s’autorise d’affronter ne s’évaluant pas à l’aune des cris que nous allons pousser. Les possibilités données à ce qui va être construit à partir de la matière que nous allons modifier sont infinies et gages de notre créativité, palette aux tons multiples qu’il ne tient qu’à nous de mélanger. La position adoptée face à ce que nous allons rencontrer ne changera pas la teneur de la traversée que nous aurons à effectuer, mais elle colorera les souvenirs de tonalités aux éclats insoupçonnés.
Que le vent se lève, que les nuages se désagrègent, que le soleil s’élève, nous restons libres de le considérer à notre façon, en acceptation ou confrontation, avec les moyens dont nous disposons, fonction de notre humilité ou de nos ambitions, sans que l’on soit jugé de chaque option. Les résolutions qui seront prises ne dépendront ni de la tonalité du ciel, ni de sa luminosité, qu’elle soit bleue ou grise, simple reflet que peut faire varier la brise, et l’humeur que nous nous apprêterons à lui renvoyer, écho de nos besoins et de nos idées. La variation de nos réactions, la modulation de nos perceptions ne sera l’œuvre ni d’un dieu ni d’un démon, mais de notre capacité à sentir ce qui est juste et bon.
Et tandis que les colonnes de nuages se déchirent, que la petite fille sort de son lit dans un soupir, que la maison se remplit d’odeurs qu’il fait bon sentir, que le jardin se met à resplendir, le monde entier s’apprête pour ce présent qui dessinera un avenir, vibrant de chaque battement de cœur que l’on peut ressentir. Le soleil profite de ce moment pour transpercer le voile qui n’est plus qu’un souvenir et faire rayonner sa splendeur sur ce paysage magnifié. Cette timide éclaircie ne tarde pas à se métamorphoser en illumination complète d’un ciel où ne flottent bientôt plus que quelques vestiges nuageux esseulés, traces et preuves d’une réalité qui ne cesse d’évoluer, démonstration que rien ne saurait durer, rappel que chaque journée est à réinventer, chance et opportunité de découvrir ce que l’on éludait,

que nos vies ne sauraient dépendre d’un temps aux variations saisonnières, tant elles créent la nature même de nos univers, vivants, vibrants, riches en mystères éphémères.